Introduction
Les
traces relatives à l'activité meulière de La
Ferté-sous-Jouarre apparaissent essentiellement dans des documents
d'archives, sous la plume de quelques auteurs intéressés
par la question. Des études géologiques, pétrographiques,
décrivent dans les moindres détails la formation de
cette roche sédimentaire appropriée au broyage des grains.
Des spécimens de meules conservés ici et là,
attestent de la réputation et de la diffusion de ces meules
dans le monde entier. Mais que sait-on au juste de la vie des carriers
et des meuliers? Nous avons tenté de recueillir çà
et là quelques témoignages auprès de ceux qui,
de près ou de loin, les ont connus ; de ceux qui se souviennent
encore "du bruit cristallin des marteaux résonner dans
toute la ville".
Alors que 3.000 ouvriers s'activaient dans les carrières et
les ateliers de La Ferté, Malouin n'écrivait-il pas
en 1779 : " Les meilleures meules sont celles que l'on trouve
en Champagne, à La Ferté-sous-Jouarre et en Normandie
à Houlbec. (...) Les meules de La Ferté-sous-Jouarre
sont très recherchées des Etrangers, surtout par les
Anglais, et je suis informé qu'ils en font magasin ; qu'ils
se proposent d'en être toujours pourvus pour soixante ans, en
cas de guerre avec la France.
Il
vaudrait bien mieux pourvoir continuellement les uns et les autres
à la conservation du commerce et de la paix entre les deux
Nations voisines qui devroient s'aider mutuellement, au lieu de se
nuire, et de concourir à la paix générale, pour
leurs avantages particuliers ".
En
dépit de cette notoriété, bien des aspects sont
restés dans l'ombre. Quelques bâtiments en ruine, rares
vestiges de cette industrie, sont les seuls témoins de ce passé
si proche. Peu de gens se souviennent de ce qui faisait, il y a cinquante
ans à peine, le prestige du pays dans le monde entier.
Les
carrières
Pourtant,
pendant des siècles, des générations d'ouvriers
ont exploité la meulière, à La Ferté-sous-Jouarre
puis à Epernon : des noms comme Tarterel, le Bois de la Barre,
Poyers, Orphin, résonnent encore du bruit de la poudre et des
coups de pioches.
Au
fil du temps, les exploitations familiales se multiplièrent
: "les terres labourables valaient moins cher que les terrains
d'extraction, ce sont les carrières qui faisaient monter le
prix du terrain". Les propriétaires louaient les terrains
ou les exploitaient eux-mêmes. L'ouverture de nouvelles carrières
modifiait jusqu'au tracé des chemins : "ils ne reculaient
devant rien ; pour peu, ils seraient passés sous l'église
!". Il suffisait de demander une autorisation à la Mairie
qui acceptait moyennant des contreparties.
Les
compagnies achetaient la production des petits exploitants et passaient
des contrats avec les propriétaires terriens pour ouvrir de
nouvelles exploitations dans la région, ou même ailleurs,
dans des succursales, comme à Epernon (en Eure-et-Loir) ou
à Cénac (en Dordogne).
On pratiquait des essais pour tester la qualité des pierres,
car il y avait trois sortes de pierres : "la meulière
propre à la construction, poreuse, légère (800
kg le m3), mais suffisamment résistante à l'écrasement.
La caillasse, plus siliceuse, plus lourde (2500 kg le m3), utilisée
pour le macadam des routes et des chemins. La pierre à meule
destinée aux moulins".
Des sondages permettaient de déterminer l'emplacement du banc
de pierre, sa profondeur, sa forme et son orientation : "pour
repérer le banc, ils enfonçaient des pics, des houillaux
à plusieurs endroits ; des fois le banc de pierre se trouvait
à 15 mètres, des fois à 3 mètres seulement
! C'était de la rigolade à côté. Quand
le banc était trop profond, ou pas dans le bon sens, on l'abandonnait
car les travaux de terrassement et d'exploitation auraient coûté
trop cher". Souvent, il y avait deux ou trois bancs séparés
par des couches d'argile ; la pierre à meule se trouvait généralement
placée sous le banc de pierre à bâtir : "les
deux premiers ne valaient rien, seul le troisième constituait
le bon banc de silex". Le banc de pierre à bâtir
"le caoutchouc" comme on l'appelait, permettait une bonne
circulation de l'air ; dessous, on trouvait une pierre, plus dure,
très dense, parfaite pour broyer les grains.
Cependant,
la meulière n'est pas une roche homogène, chaque carrière
avait sa particularité. L'aspect, le faciès, donnaient
lieu à un langage technique particulier : "Les parties
caverneuses portaient le nom de frasier ou frassière ; les
parties pleines ceux de portans, gardes ou défenses".
Certaines qualités de pierres correspondaient à des
couleurs très précises. Autant d'aspects auxquels étaient
sensibles les fabricants de meules.
A La Ferté-sous-Jouarre on distinguait par ordre de choix :
"les meules bleues à portans et frassières bleuâtres ;
les meules oeil de perdrix à portans grain de sel (gris sale)
et frassières bleuâtres ; les meules grain de sel à
portans et frassières gris sale ; les meules roussettes plus
poreuses, à frassières plus grandes, moins dures, et
de couleur un peu ocre ; les meules blanches, mélangées
de calcaire siliceux".
Les
meilleures pierres bleues blanches étaient extraites du Bois
de la Barre et de Tarterel. La pierre bleue de Jouarre, très
appréciée des meuniers, était une spécialité
de La Ferté : "c'était la plus fine, la plus recherchée,
mais aussi la plus rare". On la trouvait sous toutes les nuances,
du bleu pâle au bleu foncé.
La pierre "oeil de perdrix" était "plus ardente,
plus poreuse avec davantage d'arêtes tranchantes". "La
pierre gris pâle, une variété à larges
pores, était la plus appropriée pour les meules françaises
non rayonnées". La pierre "jaune sucre d'orge était
éveillée, nerveuse et vigoureuse". La pierre "blanche
avec de minuscules pores, était particulièrement appréciée
pour les meules anglaises". Il y avait aussi des pierres de couleur
"violette et fleur de pêcher".
Les pierres "brun muscade" de Poyers et d'Orphin avaient
des qualités différentes, "elles permettaient de
compléter une commande".
A
Domme, la pierre la plus rose se trouvait dans les gisements de la
Pompe, de Vignau, de Lille et des Ventoulines. "Au Paillet et
aux Places, la pierre était plus persillée donc plus
mordante ; les meuniers n'avaient pas besoin de les raviver aussi
souvent". "A Montbazillac, la pierre était mortelle,
si coriace et si dure qu'elle n'éclatait pas !".
Pour accéder aux filons tant convoités, les exploitants
faisaient appel aux terrassiers avant de faire intervenir les carriers.
Le travail des uns et des autres se faisait à ciel ouvert,
tout au long de l'année.
La
terrasse et les terrassiers
Le
travail des terrassiers consistait à "taper dans la butte",
autrement dit creuser la terre, dégager la glaise, éliminer
les grosses caillasses qui recouvraient le banc de pierre à
meules ; "c'était un travail de longue haleine, à
coups de pioches et de pelletées, à coups de masses
en acier pour casser les pierres".
Il fut un temps où les femmes et les enfants travaillaient
aux côtés des hommes pour évacuer la terre éboulée
"dès l'âge de 7-8 ans, les gamins accompagnaient
leurs parents jusqu'au jour où la loi l'a interdit".
Lorsque
les terrassiers de Tarterel et du Bois de la Barre atteignaient une
certaine profondeur, "les trous se remplissaient d'eau, devenaient
des mares". Ceci présentait un inconvénient majeur
tant pour les ouvriers que pour la progression du terrassement : "on
travaillait tout le temps dans la boue ; il fallait sans cesse pomper
l'eau, la siphonner ; creuser un canal d'écoulement",
une corvée que les carriers faisaient avec des fléaux
à balanciers au XVIIIème siècle.
"J'ai terrassé pendant dix ans, à la chignole (brouette)
; nous portions des pantalons de velours sur lesquels la glaise séchait
par croûtes ; il fallait gratter la glaise à l'aide d'une
truelle avant de rentrer à la maison !".
La glaise, verte ou rouge, est une terre très attachante, "une
terre de l'amitié" comme on l'appelle en Beauce : "humide,
elle collait aux vêtements, à la peau ; après
ça, elle séchait à cause du soleil ; quand les
hommes enlevaient la glaise, la peau venait avec ! Et puis, vous en
aviez plein les pieds, ça dépassait de dix centimètres
de chaque côté ; les plus riches chaussaient des brodequins,
tous les autres avaient des sabots".
Les
terrassiers avaient une force prodigieuse ; les pieds dans la boue
glaiseuse, les mains crevassées, ils n'avaient que leurs outils
et la force des bras pour venir à bout des mètres cubes
de terre, de glaise et de pierres.
Le
volume des déchets était considérable "les
hommes chargeaient des wagonnets que les chevaux tiraient jusqu'à
la décharge". Il fut un temps où le transport des
déchets se faisait à l'aide de brouettes "quand
les femmes portaient la soupe à midi, elles restaient l'après-midi
pour pousser les brouettes chargées par les hommes". "Les
débris formaient de vraies collines artificielles ; les écales
et les déchets étaient recyclés dans la pierre
de route".
L'arrivée
des wagonnets sur rails a permis d'évacuer de plus grandes
quantités de terre et de pierres. A Emancé, "c'était
un boulonnais qui tirait les wagonnets du fond de la carrière
; il s'appelait Loulou, il était très gentil".
"Quand un cheval se blessait au collier, le vétérinaire
le mettait au repos pendant plusieurs jours et ce sont les hommes
qui poussaient les wagonnets à la main et les renversaient
à la décharge".
Une fois ce travail achevé, on apercevait la pierre : "les
terrassiers dégageaient le banc en creusant tout autour, avant
de céder la place aux carriers".
Les
carriers
Ceux-ci
avaient pour tâche d'extraire la pierre, ébaucher les
meules et les carreaux. Mais avant de procéder à l'extraction,
il fallait tester le banc à exploiter.
"Le maître carrier jugeait de la qualité du banc,
de son épaisseur, des veines, en tapant dessus avec son têtu.
Un bon meulier savait d'un coup d'oeil, et au son, reconnaître
la qualité et l'homogénéïté d'une
pierre, il arrivait à déterminer si on pouvait faire
la meule ou pas" ; "issus du monde paysan, les carriers
connaissaient les filons ; ils savaient choisir le fil de la pierre".
Quand les essais étaient concluants, les tireurs procédaient
au tirage de la pierre, les piqueurs au piquage des meules et les
rouliers au charroi des pierres jusqu'aux ateliers.
Les
tireurs
Pour
extraire la pierre sélectionnée par le chef de chantier,
les tireurs devaient parfois se servir d'explosifs.
"Pour préparer le tir de mine, on commençait par
forer la pierre avec des burins pour mettre la poudre au fond ; on
creusait pendant des heures et des heures pour arriver à une
certaine profondeur tout en restant très prudents. Le silex
est fragile aux vibrations, il éclate comme du verre, c'est
pourquoi on utilisait de la poudre noire pour éviter de casser
le fil de la pierre. Il fallait que la pierre soit respectée.
Si le tir était trop puissant, il risquait de fractionner la
pierre en morceaux. Il fallait calculer les dosages pour faire des
tirs très précis ; doser la dynamite pour éviter
les fêlures".
A Epernon, les carriers mineurs traçaient une saignée
avec un outil tranchant et se servaient d'une barre à mine
pour faire le trou "ils étaient deux à taper dessus
à tour de rôle ; quand ça chauffait, ils versaient
de l'eau pour attendrir ; fallait prendre son temps, attendre que
ça refroidisse. Quand c'était fini, ils mettaient le
feu à la poudre et ils allaient se planquer. Fallait voir la
fumée noire qui sortait !".
En Dordogne, "quand un meulier avait trouvé sa place,
4 à 5 mètres carrés de pierre sur 1,20m d'épaisseur,
il faisait un trou au milieu avec une barre à mine. Deux compagnons
tapaient alternativement dessus à la masse tandis qu'un troisième
tournait la barre. Il fallait souvent une demi-journée pour
faire un trou de 60cm de profondeur. Ensuite, on garnissait le trou
avec de la poudre noire (le creux de la main), on mettait une mèche
et de la tuile pilée. L'explosion fendait droit le silex, un
peu comme de la glace".
Des coins placés dans les saignées permettaient de dégager
peu à peu le volume de pierre nécessaire pour obtenir
une meule. Maurice Mazet s'était fait faire un marteau de 37
kg qui lui permettait de travailler plus fort et plus vite afin de
gagner davantage d'argent. Quand les carriers tapaient sur les coins
avec des masses, il y avait une résonance, car "la pierre
chante jusqu'au moment où elle se détache".
Une fois que le pourtour de la meule était dégagé,
il fallait décoller le dessous pour la soulever et la déplacer
; les carriers se servaient d'une pince de trois mètres en
guise de levier "on les voyait s'arc-bouter dessus de toutes
leurs forces, puis sonner la pierre avec leur têtu".
"Ils calaient la pierre à l'aide de barres à mine,
regardaient quel diamètre et quelle hauteur ils pouvaient en
tirer. Quand ils avaient un beau bloc, ils obtenaient une meule monolithe
ou plusieurs, des meules qui avaient beaucoup de valeur, sinon, c'était
un boîtard ou des carreaux".
Le tireur traçait la circonférence au compas, puis il
ébauchait la forme de la meule avec son têtu ou champoreau,
en frappant à grands coups sur la pierre pour la dégrossir
"cela durait des heures avant que la meule prenne forme ; ensuite,
il la redressait et la retournait pour attaquer l'autre face".
Le diamètre des meules variait, 0,75m, 1,10m, 1,20m, 1,60m,
2m ; les plus courantes étaient celles de 1,20m.
"Parfois, la meule claquait, tout était fichu ! les ouvriers
appelaient ça des pailles ; la paille c'était une malformation,
une veine dans la pierre".
Les
piqueurs
Quand
le tireur avait fini d'ébaucher la meule, le piqueur intervenait
pour aplanir la surface avec une pioche, un marteau à deux
pointes qui pesait 6 kg à 10 kg. Le piquage terminé,
la meule était percée au centre, de part en part, à
l'emplacement de l'oeillard.
Les carreaux étaient taillés au couperet ; il y en avait
de différentes grandeurs, de différentes formes. A Epernon,
on les appelait "demi panneaux, quarts de panneaux, grands panneaux".
L'effort musculaire déployé par les piqueurs était
considérable en raison de l'extrême dureté de
la pierre "c'était des costauds, quand ils vous empoignaient,
c'était une paire de tenailles ! certains portaient des surnoms
circonstanciés, le boeuf ou autre chose". Le travail des
piqueurs était le plus pénible et le plus dangereux
à cause des particules qui se détachaient des outils
et de la poussière de pierre qu'ils respiraient à longueur
de journée.
Pour exploiter, débiter, dresser les meules, juste dégrossies,
il fallait une journée. "Les carriers travaillaient par
groupe de deux ou trois, dos à dos, car autour d'eux, les pierres
sifflaient comme des balles jusqu'à vingt mètres ; c'était
dangereux de se trouver côte à côte. Ils portaient
des lunettes grillagées". Des claies en paille les protégeaient
du soleil mais aussi des éclats de pierre.
Les outils s'usaient si vite que les ouvriers n'arrêtaient pas
d'en changer : "des fois il fallait reporter l'outil à
la forge une heure après l'avoir utilisé".
"A Poyers, il y avait une forge sur la carrière pour fabriquer
les outils et les remettre en état parce qu'ils ne duraient
pas longtemps. Ils étaient trois, le maître forgeron
et deux autres pour l'aider". A Cénac, "le meulier
devait manier lui-même le soufflet à chaîne tout
en forgeant ses burins, ses couperets et ses marteaux pointus".
La forge était le lieu de spectacle privilégié
des enfants : "Nous restions un bon moment à regarder
le forgeron tirer la chaîne du soufflet pour attiser les braises,
saisir le têtu ou la pioche avec de grosses pinces, l'enfouir
dans le brasier, le poser tout rouge sur l'enclume et le frapper avec
son gros marteau. Le forgeron était un père pour nous,
il nous fabriquait des jouets, nous bricolait un charriot avec une
carcasse de landau".
Les blocs de pierres étaient roulés ; les quartiers
de meule et les demi-meules étaient transportés sur
un brancard à quatre bras, surnommé "civière",
"bayard" ou "haquet" ; le portage se faisait à
deux ou à quatre ; parfois, "ils étaient deux à
porter le tombereau, quatre à les seconder, à maintenir
leurs épaules, le poids était tel que les épaules
se déboîtaient !".
La remontée des blocs, le long du plan incliné, se faisait
avec des brouettes ou sur des traîneaux tirés par des
chevaux.
"J'avais cinq ans et je regardais avec émerveillement
toute cette effervescence ; la forge, les écuries, la traction
des wagonnets par les chevaux ; je me souviens de l'odeur de la corne
quand on les ferrait".
Les wagonnets sur rails sont apparus à partir de la guerre
de 1914, mais certaines améliorations n'étaient pas
toujours bien perçues "les treuils et les wagonnets ont
facilité le travail mais supprimé des emplois".
"Lorsque la carrière a été équipée
d'une pelleteuse mécanique, au début des années
30, cela provoqua le départ d'une dizaine de terrassiers".
Par la suite les excavatrices et les marteaux piqueurs remplacèrent
les pelles et les pioches. Après la seconde guerre mondiale,
les chevaux furent remplacés à leur tour par une machine
: "à mon retour de captivité en 1946, je suis entré
à la SGM. A cette époque là, c'est M. Colmont
qui dirigeait l'entreprise. Je travaillais à la terrasse avec
la pelleteuse et je conduisais le "coucou", la locomotive
qui tirait les wagonnets".
Les
rouliers
Le
transport des pierres jusqu'aux ateliers était placé
sous la responsabilité des rouliers ou fardiers. La traction
animale a perduré jusqu'à l'arrivée des camions.
A Emancé, les meules restaient stockées près
de la Cantine en attendant d'être transportées aux ateliers
: "nous habitions une ferme avec des chevaux ; mon père
était un roulier, c'est lui qui assurait le transport des pierres.
Tous les jours, il charroyait les carreaux de meulière et les
pavés de grès avec son tombereau jusqu'à Epernon.
A l'âge de 12 ans, l'école finie, je l'aidais au charroi
des pierres".
A Cénac, l'une des premières tâches des meuliers
quand ils arrivaient sur la carrière, "c'était
d'aider les charretiers à charger les meules sur les charrettes
à boeufs qui les transportaient jusqu'aux ateliers de finition".
Les
conditions de travail des carriers
Dans
les carrières, les conditions étaient particulièrement
pénibles ; "le travail était très dur, c'était
même le bagne le plus souvent".
"L'été, le soleil cuisait la peau ; les carriers
portaient des chapeaux de feutre et glissaient un mouchoir dessous
pour se protéger la nuque. L'hiver, ils portaient des casquettes
à rabat pour se protéger les oreilles, mais travaillaient
sans moufles pour tenir le manche du têtu ou de la pioche".
"Les outils ne mordaient pas la pierre à cause du froid
; comme on travaillait mains nues, le gel collait nos mains à
la pierre".
"Quand les doigts s'engourdissaient, les hommes se rapprochaient
d'un brasero entretenu avec les vieilles traverses ou du bois mort".
"Le soir, après le repas pris à la Cantine, ils
regardaient leurs mains crevassées par le manche des outils
et le froid, des crevasses qui formaient de véritables plaies.
Je me souviens de les voir soigner leurs mains pour assurer la nourriture
du lendemain ; les uns, avec de la couenne de porc ; d'autres, faire
fondre de la poix à la flamme d'une bougie, remplir la crevasse
et se servir de chatterton pour refermer la plaie. Quant aux pieds,
ils les enveloppaient avec des bandelettes, on appelait ça
des chaussettes russes, c'était plus confortable et plus efficace
contre le froid".
"Les ouvriers portaient un pantalon de gros velours côtelé,
un paletot en coutil noir et dessous un petit gilet de même
tissu, et en toute saison, un gilet et une large ceinture de flanelle
rouge d'au moins deux mètres de long qu'ils enroulaient autour
de leurs reins pour les maintenir au chaud. Il y en avait qui portaient
un foulard rouge. Ils étaient chaussés de brodequins
en cuir épais qu'ils graissaient soigneusement pour les assouplir
et garnissaient les semelles avec des clous à cause de la glaise,
pour ne pas glisser". En Dordogne, "les meuliers portaient
des sabots de bois et des guêtres clouées dessus ; les
hottes en caoutchouc, ça n'existait pas !".
Le port d'un tricot rayé sur les carrières d'Epernon,
tel qu'il apparaît sur les photographies, donne lieu à
diverses interprétations. Pour les uns "c'était
le signe qu'il y avait beaucoup d'Italiens" ; pour d'autres,
c'était la tenue des repris de justice : "Epernon, Droue,
c'était la limite de l'interdiction de séjour pour les
repris de justice ; comme ils ne pouvaient pas résider à
Paris ni dans la région parisienne, nombre d'entre eux étaient
employés dans les carrières, 20% à 30%".
Curieusement, les carriers d'Epernon étaient surnommés
"les bagnards".
La carrière était exploitée toute l'année
sauf par grand gel ou grosse pluie. Les carriers travaillaient de
l'aube au coucher du soleil : "on travaillait 12 à 13
heures par jour, du lundi au samedi. Nous n'étions pas payés
quand il pleuvait ; on recevait un demi-salaire quand les pierres
gelaient". "L'hiver, c'était pas des grosses paies
!". "On devait travailler le dimanche pour rattraper le
temps perdu. Pas de vacances, pas de congés ; nous ne touchions
pas de salaire les jours fériés".
A l'Hermitière, "les terrassiers étaient payés
à la tâche, un jeton le wagonnet, ce qui les incitait
à accélérer le rythme à longueur de journée
; les wagonnets étaient vérifiés pour contrôler
le rendement de chacun".
En Dordogne, les meuliers travaillaient comme "tâcherons
libres". "Tous les ouvriers de la carrière étaient
payés à la pièce, pour faire les terrassements,
lever la pierre, dégrossir les blocs. On plantait un piquet
pour évaluer l'avancement du terrassement, ce qui permettait
de calculer le salaire des ouvriers".
"Le patron fournissait les terrassiers, le charbon de forge et
les explosifs (la poudre noire distribuée au fur et à
mesure des besoins). Quand il passait une fois par mois, chaque meulier
exposait alors son travail ; le patron payait ou refusait les pièces
mal faites". "Quand la pierre n'était pas de bonne
qualité, on ne comptabilisait pas les meules ; les pièces
trouées ne valaient rien ; on payait le travail mais pas la
pierre. Les carriers entraient en conflit avec le contremaître
quand celui-ci refusait les pierres et les déclarait inaptes
pour faire des meules".
Le
logement des ouvriers sur les carrières
"Au
lendemain de la Première Guerre mondiale, les entrepreneurs
et les industriels partirent à la recherche de main d'oeuvre
étrangère. Lors de la prise de pouvoir en Italie par
Mussolini (1922), beaucoup d'opposants à son régime
affluèrent vers la France. Des investisseurs italiens ouvrirent
des chantiers de carrières afin de fournir à l'industrie
des pâtes alimentaires italiennes, des meules à moudre
le blé dur, et firent appel à leurs compatriotes. Pour
accueillir ces ouvriers, majoritairement des terrassiers, il fallait
prévoir nourriture et logements à proximité de
leur lieu de travail. C'est ainsi que furent aménagées
des auberges ou pensions pour les célibataires et les étrangers.
"Quand mes parents ont débarqué à Poyers
en 1924, ils s'occupèrent de faire fonctionner la Cantine en
offrant à des prix très étudiés, le gîte
et le couvert. La Cantine empruntait plusieurs bâtiments ; la
maison de mes parents, une grande cuisine, un réfectoire, un
dortoir rappelant les chambrées militaires avec une quinzaine
de lits. Des bâtiments de service, des hangars où était
stockée la nourriture des chevaux, les écuries et la
forge.
Ma mère confectionnait les repas destinés aux pensionnaires.
Mon père était chargé de faire la paye des hommes
chaque fin de mois, déduction faite de la pension complète.
Les Bretons payaient leur pension et envoyaient le reste de l'argent
à leur famille. Les Italiens vivaient bien, ils étaient
jeunes, entre 25 et 35 ans, et parlaient beaucoup du Piémont".
L'auberge de l'Hermitière prenait les ouvriers en pension :
"mon grand père a créé la cantine après
la première guerre mondiale, ma grand-mère faisait à
manger ; certains dormaient sur place ; il y avait beaucoup d'Italiens,
du Piémont, de Modène, de la vallée d'Aoste".
La journée finie, les meuliers se rassemblaient pour casser
la croûte et boire ensemble. "Chaque jour, ils allaient
chacun leur tour à la course, à pied ou en vélo,
chercher deux bonbonnes".
Dans les carrières, carriers et meuliers travaillaient ensemble
: "quand il s'agissait d'extraire une meule d'un seul tenant,
c'était la même famille. Après, une fois que les
morceaux descendaient à l'atelier, c'est un monde différent".
Les
ateliers
Contrairement
aux carrières situées dans les zones périphériques,
les ateliers se trouvaient en plein cur de la ville. "Une
grosse partie des habitants de La Ferlé travaillaient dans
la pierre meulière ; dans toute la ville on entendait le son
des outils frappant les meulières toc ! toc ! toc !"
Les ateliers comprenaient plusieurs secteurs d'activité : il
y avait l'atelier mécanique où les tourneurs et les
fraiseurs limaient les outils et les retaillaient ; l'atelier de montage
et l'atelier de rayonnage des meules, des hangars situés au
rez-de-chaussée ; une forge et un atelier de charronnage, un
atelier de menuiserie qui fabriquait des bâtis pour le conditionnement
des meules et le matériel de minoterie. La cour de l'usine
servait de lieu de stockage des pierres. Des écuries logeaient
les chevaux.
La partie administrative comprenait un bureau d'études et de
dessins pour le rayonnage ; le bureau des commandes et le service
commercial ; le secrétariat et la Direction avec un directeur
général et un directeur par secteur d'activité.
C'est dans les ateliers que s'opérait la finition des meules
: le dressage et le surfaçage ; l'assemblage et le montage
; le cerclage ; le remplissage ; le rayonnage. "Il y avait une
hiérarchie pour séparer les gens entre eux en fonction
de ce que chacun était capable de faire et en fonction des
besoins. La formation se faisait sur le tas".
Les
meuliers
Chaque
phase faisait appel à des compétences particulières
les dresseurs pour polir la surface de la meule ; le fabricant, pour
choisir les morceaux des meules à carreaux ; les assembleurs,
pour les ajuster et les sceller ; les cercleurs, pour poser des cercles
à chaud autour de la meule ; les chargeurs pour faire le remplissage
de la face opposée ; les rayonneurs pour creuser les rayons.
Les
dresseurs
Pour
faciliter leur travail, les meules étaient dressées
sur des baquets en bois remplis de plâtre, de pierres ou de
sable.
Le dresseur retravaillait la pierre pour faire disparaître les
aspérités avec des pioches et des burins "dans
la carrière les meules contenaient encore de l'humidité,
mais dans les ateliers elles étaient sèches, les coups
provoquaient des étincelles et l'air sentait la poudre".
"Avec sa règle, il regardait la verticalité mais
surtout le surfaçage des pierres, pour voir si l'assemblage
des morceaux était bon. Il regardait si chaque morceau était
bien en rapport avec les autres. Les règles étaient
plus ou moins grandes ; il y avait la règle du contremaître
ou du chef d'équipe pour vérifier une commande particulière
ou surveiller l'ouvrier qui ne lui inspirait pas confiance".
Le
fabricant
Les
carreaux étaient stockés au chantier de dépôt
ou dans la cour de l'usine. On mettait les pierres appareillées
les unes à côté des autres ; toutes étaient
numérotées en fonction de leur qualité et de
leur provenance. Les carreaux étaient rangés par catégories,
par tailles, ce qui permettait d'assortir les pierres qui devaient
constituer une meule. Le coloris avait une grande importance "on
les arrosait pour faire ressortir la couleur".
Le contremaître préparait l'assemblage en fonction de
ta commande "il mariait les morceaux pour obtenir un ensemble
homogène dans la qualité et la couleur de la pierre,
la couleur était un indice visuel de la qualité qu'on
recherchait pour tel ou tel type de mouture". "Les panneaux,
c'était des assemblages avec des blocs très larges,
pour écraser des produits particuliers. Le cur de la
meule devait être plus tendre".
"Les éveillures étaient très recherchées
pour les meules monolithes, mais pour les meules à carreaux
rayonnées, ce n'était pas nécessaire".
Les
assembleurs
Lorsque
les morceaux étaient parfaitement taillés bord à
bord, ils étaient assemblés avec du plâtre ou
du ciment. "Le scellement des carreaux se faisait en plâtre
bien filtré ; puis on a inventé le ciment Portland,
un ciment gras et souple qui était plus résistant. L'arrivée
de ce ciment bouleversa les techniques de fabrication. Avant, il y
avait des ouvriers spéciaux pour travailler le plâtre,
après le même ouvrier s'occupait des deux". L'assemblage
des carreaux était très minutieux, presqu'invisible.
"Le plâtre ou le ciment liait les pierres entre elles et
donnait aussi du poids".
Les
cercleurs
A
la forge, il y avait un atelier de charronnage pour l'entretien des
charrettes et des véhicules de transport. Les cercleurs s'occupaient
du cerclage des meules et procédaient en deux temps : "le
premier cerclage se faisait quand la meule était satisfaisante
au niveau de l'assemblage des morceaux ; le second, après le
remplissage pour consolider l'ensemble, protéger les angles,
le pourtour".
Les cercles posés à chaud à l'aide de pinces,
rétrécissaient en refroidissant "il pouvait y avoir
plusieurs cerclages, 2, 3, 4, deux en haut, deux en bas. Cela dépendait
de la volonté du meunier et de l'usage, suivant le volume.
Une fois cerclées, les pierres étaient bien emboîtées,
bien tenues".
Le
chargeur
Pour
égaliser le poids et l'épaisseur de la meule, le chargeur
faisait couler du ciment dans la face opposée avec un gabarit
"on retournait la meule pour le remplissage, puis on la remettait
à l'endroit pour la cercler et la fignoler".
"Chaque meule était marquée avec une matrice et
portait les armoiries de la Société Générale
Meulière, qui sont celles de La Ferté-sous-Jouarre.
Les
rayonneurs
Une
fois équilibrée, la meule était rayonnée
en surface. "Le rayonneur traçait les rayons avec un gabarit
en fer, du bleu ou du rouge, et il créait les rayons avec différents
outils, un marteau-piqueur qui pouvait peser 15 kg ; des pointerolles
(pointues d'un côté), des bouchardes pour la finition,
des outils de mesure".
Le rayonnage comprenait des grands rayons de distribution, et des
petits de quelques millimètres "les rayonneurs parvenaient
à faire de véritables ciselures, c'était un travail
d'artiste !". Sur la meule opposée, le rayonnage se faisait
en sens inverse pour que les rayons correspondent.
Pour travailler, le rayonneur devait avoir une certaine position,
très près du travail ; "il se mettait à
genoux ou s'asseyait sur le bloc". C'est aussi dans cette position
qu'il apparaît dans les dessins de Develly, un siècle
plus tôt.
Il fallait trois jours pour rayonner une meule.
L'usure
des meules, les meuliers itinérants
Un
équilibrage se faisait sur la meule courante : "on aménageait
trois boites en fonte où le meunier versait du plomb pour équilibrer
la meule, pour qu'elle s'use uniformément". "C'est
la meule dormante qui s'usait le plus".
Certains meuliers se louaient comme rhabilleurs de meules : "c'était
un métier difficile qui demandait de la technicité ; il
fallait repiquer, redonner un léger mordant à la meule,
refaire les sillons, toute la ciselure de la meule, fallait un travail
soigné".
"Quand les morceaux n'étaient pas bien choisis, ils s'usaient
plus vite. Il y avait des tailleurs de pierres qui parvenaient à
changer les morceaux défectueux".
Les
outils des meuliers
Les
meuliers utilisaient beaucoup d'outils "une brouette le matin,
une autre l'après-midi ; si le forgeron n'avait pas bien fait
son travail, celui du meulier n'avançait pas !".
Certaines meules étaient très complexes à construire,
il fallait du matériel de précision au niveau des assemblages
"des outils de traçage, des compas pour tracer les morceaux,
des équerres, des compas d'épaisseur ; des règles,
pour vérifier la verticalité et surtout le surfaçage
des pierres. Les outils de base, c'était les burins, des massettes,
des outils très frusques. Mais il y avait aussi les marteaux
apparentés aux rhabilleurs de meules, plats ou pointus ; des
bouchardes, des marteaux-piqueurs. II fallait des outils qui résistent
!''.
A la Ferté, les outils étaient forgés en acier
spécial et entretenus par l'entreprise "les forgerons
retaillaient, retrempaient, la trempe était rouge cerise".
Puis, ils étaient retravaillés, limés dans l'atelier
de mécanique "comme apprenti ajusteur j'ai appris à
limer, on travaillait 55 heures ; après j'ai travaillé
à l'outillage". Certains outils étaient manufacturés
"à La Ferté, il y avait un fabricant de marteaux
à rhabiller".
Les outils n'appartenaient pas aux ouvriers "ils étaient
fournis par l'entreprise et consignés ; il y avait des plaques
rondes métalliques marquées SCM, et un numéro
pour chaque sorte, calibre, modèle, etc. Les ouvriers venaient
les rapporter la fin de la journée".
Le
travail au quotidien des meuliers
L'industrie
meulière faisait vivre la Ferté-sous-jouarre. Il y avait
près de 2000 ouvriers "dans l'usine, on commençait
à travailler à 14 ans ; les apprentis apprenaient sur
le tas avec les plus anciens".
Les exploitants faisaient appel à la main d'oeuvre locale et
une main d'oeuvre d'immigrés "des Italiens, des Polonais,
des hommes qui venaient d'autres régions de France, chacun
dans sa spécialité".
Les hommes se rendaient au travail à vélo. La berlinguette,
une cloche juchée sur le toit d'un hangar, rythmait la journée
de travail des ouvriers, dix heures par jour, six jours par semaine,
du lundi au samedi. Les horaires étaient aménagés
en fonction du temps : "l'hiver quand il y avait du gel, ils
ne pouvaient pas travailler ; pour récupérer, ils travaillaient
le dimanche et faisaient plus d'heures en été".
La paie se faisait mensuellement, mais avec des acomptes hebdomadaires.
Chacun avait son vestiaire, un clou pour accrocher ses vêtements,
le nom, la date ; "on voit encore les traces de rouge, la peinture
qu'ils utilisaient pour le surfaçage".
Chez Dupety Orsel, les carriers et les meuliers recevaient un repas
le matin, avant de commencer le travail : "on leur servait un
petit déjeuner assez copieux avec des tranches de lard, du
pain, les gros pains de 4 livres, du fromage ; ils mangeaient bien".
"A midi, ceux qui pouvaient, rentraient chez eux à vélo
; les autres apportaient leurs gamelles et mangeaient sur place, ils
s'asseyaient sur un tas de pierre ou allaient au bistrot ; il n'y
avait pas de cantine à la Société Générale
Meulière".
Les
ravages de la silice et de l'acier
Dans
les carrières comme dans les ateliers, les carriers et les
meuliers étaient exposés à tous les dangers ;
victimes de blessures et de fractures ; frappés de mort accidentelle
; les plus âgés atteints de maladies pulmonaires, mourraient
de mort lente.
Dans les carrières, les risques encourus étaient principalement
les accidents "le danger, c'était les chutes de pierre,
les éboulements qui pouvaient leur écraser les pieds
ou les mains ; les fractures, quand il y avait un glissement de terrain
; les carriers utilisaient des sabots très grossiers, des morceaux
de bois à peine dégrossis pour se protéger des
pierres qui pouvaient glisser, dévaler des côtes".
"Il y en a qui mourraient écrasés sous une pierre"
comme l'atteste ce document : "le sieur Gamereau est mort à
l'âge de 16 ans parce qu'un bloc s'est détaché
d'un fromage et lui a brisé les reins ; la mort du jeune homme
a suivi dans les 3/4 d'heure". "Moi, mon grand père
est mort sous un bloc de pierre".
Les accidents étaient dûs aussi aux wagonnets ; "Quand
ils lançaient les wagonnets, ils ne maîtrisaient pas
la vitesse parce qu'il n'y avait pas de freins, ils se broyaient les
mains" ; certains documents y font allusion : "blessure
à la main droite ; jambe droite fracturée ; pied blessé,
à cause d'une manoeuvre avec un wagonnet".
Les carriers contractaient aussi des maladies : "comme ils travaillaient
dans l'eau glacée, l'été, la tête au soleil,
ils attrapaient des pleurésies". "Mon père
qui travaillait aux carrières de pierre meulière est
mort de la maladie des meuliers, on ne disait pas encore la silicose".
Les ouvriers ne dépassaient pas 50 ans "beaucoup mourraient
en crachant leur sang".
Dans les ateliers, les ouvriers souffraient de maladies respiratoires,
la tuberculose et la silicose "surtout ceux qui travaillaient
les meules monolithiques, quand ils devaient les nettoyer" ;
"le piquage et les finitions occasionnaient beaucoup de poussière,
c'était les opérations les plus dangereuses. Beaucoup
de mes collègues avaient la silicose ; moi-même je commençais
à être malade quand l'usine a fermé".
"Les assembleurs et les rayonneurs étaient les plus affectés
par cette maladie. Ils avaient des masques, mais très peu d'entre
eux les mettaient ; ce n'était pas facile de travailler avec,
on respirait mal".
Les moyens de protection était dérisoires et inefficaces.
"On a inventé des systèmes de protection, il y
avait des concours pour minimiser les risques ; machines à
piquer les meules ; marteau aimanté pour attirer la poussière
; évacuation de la poussière par aspiration ou ventilation,
masques, etc. Les machines coûtaient trop cher, ça n'a
pas marché !".
Les carriers comme les meuliers étaient exposés aux
éclats : "Comme ils travaillaient avec des pics, des marteaux,
des masses en acier, il y avait des accidents ; les plus courants,
c'était les éclats de pierre et de métal, les
incrustations de poussière et d'éclats sous la peau".
"Le meulier sentait son rasoir buter dessus le matin, lorsqu'il
se rasait la barbe. Beaucoup avaient les mains bleues car les petits
vaisseaux sanguins éclataient sous la peau".
"Les yeux souffraient des éclats d'acier de marteaux pointus
; j'ai vu des ouvriers perdre un il". "Ils essayaient
de se protéger en tirant leur casquette au-dessus des yeux,
ou se fabriquaient des lunettes de fortune qui les protégeaient
mal ; souvent ils ne les mettaient pas". "Vers la fin, ils
portaient des lunettes plus sophistiquées, avec des protections
souples sur les côtés. Même ainsi, des petits morceaux
d'acier étaient propulsés dans les yeux et sous la peau".
Il y avait un médecin qui les soignait "il retirait les
aciers, ces particules qui se détachaient des outils et qui
s'incrustaient dans leurs jambes, dans leurs yeux".
"Beaucoup mouraient jeunes, dans d'atroces souffrances qu'ils
essayaient d'atténuer avec l'alcool".
A cette époque là, il n'y avait pas d'infirmerie, la
couverture sociale n'existait pas. Les ouvriers se débrouillaient
par eux-même ou bénéficiaient de la politique
paternaliste de certains patrons. C'était le cas chez Dupety
Orsel : "Mon ancêtre appelé Délice allait
chez les ouvriers blessés ou malades, il payait les médicaments
et apportait des dragées aux enfants".
"Quand il y a eu le vote à l'Assemblée pour rendre
obligatoire la caisse de secours, ce sont les entreprises qui devaient
y subvenir".
La
piquette et la gnole
Dans
les carrières et les ateliers, les ouvriers buvaient beaucoup
en raison de la poussière, des efforts à fournir. "Ils
avaient beaucoup d'endurance, ne se plaignaient jamais, mais ils ne
manquaient pas l'occasion de boire un coup, pour eux, c'était
comme un fortifiant". La boisson, c'était une façon
de maintenir le moral face aux difficultés de la vie. On dit
qu'ils charriaient le vin avec des seaux "ils buvaient beaucoup
pour se dessécher la gorge, jusqu'à 2 litres de vin
par jour et aussi de la gnole !". "Le plus souvent, c'était
du rouge ordinaire, de la piquette, mais parfois ils commençaient
la journée avec de l'eau de vie à 51 degrés,
et parfois davantage" ; "un petit verre de rhum ou de calva
qu'ils buvaient d'un trait !".
A Emancé, le tonneau de vin était sur le chantier "une
demi-pièce, 110 litres ! ça marchait au carbure ! C'était
une ferme qui vendait le vin, à 1 km. Moi gamin, quand je n'allais
pas à l'école, on m'envoyait en chercher, je faisais
l'aller retour toute la journée !".
Le soir, les ouvriers se regroupaient dans les bistrots. "A la
Ferté il y en avait 24 ! "les meuliers avaient leur bistrot
favori, dans la rue St Nicolas, chez la mère Messou, un café
aujourd'hui démoli".
A Emancé, "la tenancière faisait crédit,
les ouvriers y laissaient une bonne partie de leur paye".
A Epernon, il y avait des bistrots en quantité. "Les femmes
se rendaient à la gare pour recevoir la paye du mari, avant
qu'il aille la boire !".
"Au temps de l'exploitation, il y avait 12 bistrots à
Domme, pleins à craquer tous les soirs ! La clientèle
était constituée essentiellement d'ouvriers, ceux des
cimenteries, les feuillardiers, les meuliers".
La
vie au quotidien
Les
premiers meuliers habitaient dans les hameaux situés autour
de La Ferté. Par la suite, beaucoup vivaient en ville, dans
des maisonnettes qui leur appartenaient : "avant La Ferté,
c'était que des maisonnettes".
Les familles comptaient beaucoup d'enfants, 7, 8, 13. Comment nourrir
toutes ces bouches? Les femmes des meuliers s'employaient comme nourrices.
Elles s'occupaient de la maison, des enfants, du jardin.
Les ouvriers cultivaient de quoi subvenir à leurs besoins,
"ils aidaient aux travaux des champs, le cultivateur leur cédait
un bout de champ en échange pour cultiver des pommes de terre,
des haricots. L'homme labourait la terre ; la femme et les enfants
binaient les légumes ; le fermier prêtait ses chevaux,
contre un autre service. Pour se faire du bois, c'était pareil,
moitié, moitié. A la campagne on ne manquait de rien".
Chaque famille possédait un jardin et même quelques pieds
de vigne ; mais c'était du mauvais vin qu'ils vendaient aux
voituriers. "Les ouvriers travaillaient jusqu'à 19h puis
ils s'occupaient de leur jardin, rue de la Barre".
Une partie des carriers étaient des compagnons "chez eux
on disait le père Dupont, la mère Eugène, jamais
Monsieur ou Madame ! Beaucoup venaient d'ailleurs ; quand la SGM a
lancé un appel jusqu'en Italie, on a vu arriver des familles
entières, avec leurs enfants ; ils allaient à l'école
comme nous".
Dans ce temps-là, les hommes ne chômaient pas "fallait
qu'ils travaillent ; on ne les payait pas à rien faire ! Ils
travaillaient tout le temps, qu'il vente, qu'il pleuve ou qu'il neige
!". Le matin, quand ils partaient travailler dans les carrières,
"ils enfilaient leurs vêtements tout plein d'humidité
et raidis par la boue et la sueur ; à l'époque, on changeait
de vêtements une fois par semaine".
"C'était une autre façon de vivre, les gens n'étaient
pas exigeants comme maintenant ! On se chauffait au bois ; le matin
il fallait allumer le feu. Mon père était carrier, je
me souviens de le voir se raser le matin avec de l'eau glacée
; il prenait sa musette avec son casse-croûte car il déjeunait
sur le chantier ; le soir il rentrait à la tombée de
la nuit".
"L'absence de commodités, d'eau courante, d'électricité,
de téléphone, de moyens de transport, doit nous faire
prendre conscience de la vie que connurent nos aînés".
Les ouvriers travaillaient dur toute la semaine, mais le dimanche
c'était jour de repos pour tout le monde. "A la cantine,
on improvisait un podium avec plusieurs tables, on formait un orchestre
avec un saxophone, une mandoline, un accordéon, les uns jouaient,
les autres dansaient.
Tout le monde s'amusait, surtout les jeunes célibataires Italiens
! Ce jour-là, ils faisaient leur toilette en grand, mettaient
leurs plus beaux habits avec des pochettes débordantes tenues
avec l'agraphe d'un stylo, c'était la mode dans ce temps-là,
et ils partaient à Rambouillet pour s'amuser. Là-bas,
il y avait des filles et des bals musette. Ils partaient le samedi
soir et ne revenaient que le dimanche soir".
Après
le bruit, le silence
Les
nouveaux procédés de mouture, la guerre et l'occupation,
ont réduit à néant l'industrie meulière
fertoise.
La SCM a déposé son bilan le 24 novembre 1953 "lorsque
les ateliers ont fermé à La Ferté, les ouvriers
sont allés travailler à Epernon".
"Quand on est arrivé en 1942, c'était la fin !
J'ai vu les carrières qui se terminaient ; dans les années
53/54, j'ai vu la dernière meule extraite sur Droue ; avec
des barres à mine et des rouleaux, ils l'ont mise dans le camion.
J'ai un copain qui a travaillé à la Générale,
il a taillé des meules ; à présent, il a un cancer
de la gorge".
"Pendant la guerre, la Compagnie Dupety Orsel ne pouvait plus
transporter les meules par bateau car la plupart étaient torpillés
; on a perdu tous nos clients des pays de l'Est. On en a gardé
un petit peu dans la Méditerranée. Ensuite, il a fallu
payer l'effort de Guerre, beaucoup de taxes ; le transport est devenu
prohibitif et la demande s'est raréfiée. On a dissout
l'entreprise le 28 novembre 1957. Les terrains ont été
considérés comme terrains industriels inondables. Un
vieux tailleur de pierre a terminé les commandes avant la fermeture.
Maintenant c'est Leader Price ; ici, c'était les bureaux jusqu'à
la rue de l'abreuvoir ; là, le débarcadère".
A Cénac, les dernières mines ont fermé en 1963.
"Elles auraient pu continuer car il y avait de la demande, mais
elles ont été rachetées par des Sociétés
qui fabriquaient des moulins modernes à cylindres ; ils ont
noyé le poisson en prétendant que les pierres étaient
rares et qu'il n'y avait plus d'ouvriers pour les extraire. Ensuite,
les grandes minoteries ont racheté les petits moulins qui leur
portaient tort".
Les villes de La Ferté, Epernon, Domme, sont entrées
dans le silence. Les derniers carriers et meuliers ont disparu. "Quand
on quitte le chantier pour entrer au cimetière, on ne cesse
pas de se trouver parmi les meuliers" écrivaient les Frères
Bonnef en 1908, pour évoquer le taux de mortalité qui
sévissait parmi ces ouvriers. Dans le cimetière d'Emancé,
une croix est plantée au cur de ces tombes. Elle est
scellée dans ce qui symbolise l'exploitation de la meulière,
des siècles d'endurance et de savoir-faire : une grande meule
monolithe, une petite, une meule anglaise à carreaux, et des
pavés.
"Avec papa, mon frère, M. Lecoq et moi, on a transporté
les pierres ; c'est Alfred Mannessier qui a dessiné la croix
en souvenir des carriers et des meuliers, de ceux qui sont enterrés
ici. Il s'est entouré d'artisans de la région : M. Marc
qui a forgé la croix ; M. Lecoq qui a choisi les pierres destinées
à ce monument. L'inauguration a eu lieu le 8 mai 1958 dans
le nouveau cimetière".
Ainsi,
le cruel silence de la mort, lente ou violente, a fait place au silence
nostalgique du passé. En cinquante ans, un pan entier de cet
extraordinaire patrimoine est tombé dans l'oubli. Quelques
rares témoins, nous ont confié leurs derniers et précieux
souvenirs : qu'ils en soient tous remerciés.
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