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Jean-Pierre
Poulain, maître de conférences en sociologie à
l'Université de Toulouse-Le Mirail, membre du CERS (Centre
d'étude des rationalités et des savoirs) axe sociologie
de la santé, UMR CNRS n° 5117, a participé à
l'expertise collective de l'INSERM " Obésité,
dépistage et prévention chez l'enfant ".
Derniers ouvrages parus :
· Sociologies de l'alimentation, les mangeurs et l'espace
social alimentaire, PUF, 2002, ISBN 2 13 050643 7, 286 pages.
· Penser l'alimentation, entre imaginaire et rationalités,
avec J.-P. Corbeau, Privat, 2002.
· Manger aujourd'hui, Attitudes, normes et pratiques,
Privat, 2001, ISBN 2-70 89 4200 X, 246 pages.
S o m m a i r e
Introduction
1.-
Les modes de vie comme déterminants de l'obésité
2.-
L'obésité comme déterminante des statuts
socio-économiques
3.-
Arrêter l'épidémie : éducation alimentaire
et lutte contre la stigmatisation des obèses
Références
bibliographiques
Voilà que la France, jadis bon élève de l'obésité
avec ses taux de prévalence étonnement bas pour les
adultes (à peine 6 %), semble touchée par le mal.
En effet, l'obésité de l'enfant se développe
à un tel rythme que, dans vingt ans, elle pourrait avoir
rattrapé le niveau des Etats-Unis. Les spécialistes
français de l'obésité, emboîtant le pas
leurs collègues américains, parlent d'épidémie,
certains osent même le terme de pandémie. La transformation
des habitudes alimentaires, " l'américanisation des
murs " sont pointés du doigt. La fierté
nationale bercée par les discours nutritionnels sur le "
paradoxe français " et autres " régimes
méditerranéens " plus ou moins imaginaire (Hubert
1998), s'en trouve atteinte.
L'approche sociologique de l'obésité met en évidence
une relative différenciation de l'obésité par
rapport aux statuts socio-économiques (Sobal et Stunkard
1989, Poulain 2000). Pour les adultes l'obésité se
distribue sur le bas de l'échelle sociale pour les femmes.
L'obésité masculine longtemps associé à
des statut sociaux élevés connaît depuis une
vingtaine d'année un fort développement dans les couches
populaires. Cependant, pour l'obésité infantile l'analyse
de la littérature disponible met en évidence une absence
de lien avec les positions sociales. Cette question intéresse
le sociologue au plus haut point. Comment donc expliquer le passage
d'une distribution quasi aléatoire de l'obésité
infantile à une distribution fortement différenciée
pour les adultes ?
Deux axes de recherche distincts apparaissent selon que l'entrée
dans la question postule que les statuts socio-économiques
sont la cause de l'obésité ou une conséquence
de celle-ci. La première attitude cherche à repérer
l'influence de la position sociale sur l'accès à la
nourriture, l'influence des modes de vie sur les pratiques alimentaires
et l'exercice physique. La seconde décrit la façon
dont les obèses sont considérés dans une société
donnée et analyse l'influence de l'obésité
sur les trajectoires sociales.
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1.- Les modes
de vie comme déterminants de l'obésité
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Le lien entre l'obésité et les statuts socio-économiques
peut être expliqué par les modes de vie susceptibles
de déterminer certains facteurs important de la prise de
poids comme les pratiques alimentaires ou l'activité physique.
C'est ainsi que dans les sociétés modernes, les dépenses
énergétiques des individus ont considérablement
baissé. Les causes en sont le chauffage et la climatisation
des locaux d'habitation, le développement des moyens de transport
individuel ou collectif, les formes de l'activité professionnelle
notamment dans le secteur tertiaire, ce que Claude Fischler nomme
la " civilisation du bureau ". Parallèlement à
cette baisse de la dépense énergétique, les
consommations alimentaires auraient elles aussi diminué,
mais cependant pas autant que le besoin. Surtout la baisse se serait
opérée de façon socialement diversifiée.
Jean Louis Lambert sur la base de calculs macro-économiques
considère qu'il existerait un écart de plus de 200
calories par jour entre les couches moyennes et supérieures
et les classes populaires au profit de ces dernières. Cette
analyse pourrait fournir une première explication du développement
de l'obésité dans les couches basses de la société
(Lambert, 1987). Cependant, le traitement de données statistiques
sur des grandes séries et la reconstruction d'un régime
alimentaire susceptible d'être transformé en apport
énergétique pose toute une série de problèmes
de fiabilité qui maintient ce type d'explication au simple
statut d'hypothèse.
La différentiation sociale des goûts qui se traduit
par des valorisations " de l'énergétique",
" du puissant ", " du fort ", dans les classes
populaires pourrait également être mobilisée
pour rendre compte de cette mutation. Jean-Pierre Corbeau, dans
une perspective phénoménologique propose une interprétation
de cette situation en termes de " revanche sociale ".
Pour les classes populaires qui a l'échelle de l'histoire
auraient le plus souffert de la faim, le contexte contemporain d'abondance
serait vécu sur le plan de l'imaginaire social comme l'occasion
d'une revanche.
Mais le statut social influence également l'activité
physique. Si l'activité liée au travail a considérablement
diminué, celle inscrite dans des logiques de loisirs s'est
développée de façon socialement très
différenciée. Soumis au modèle d'esthétique
corporel de minceur, les hommes et plus encore les femmes des couches
sociales moyennes et supérieures pratiquent de façon
plus intense que les autres couches sociales à la fois des
sports et de l'exercice d'entretien (gymnastique, jogging
)
(de Spiegelaere et coll., 1998b).
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2.- L'obésité
comme déterminante des statuts socio-économiques
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Les travaux qui posent les statuts socio-économiques comme
déterminés par l'obésité s'intéressent
aux trajectoires sociales des individus selon qu'ils sont ou non
obèses et concentre son intérêt sur l'analyse
de la façon dont les obèses sont considérés
dans les sociétés développées et surtout
sur les différentes formes de discriminations dont ils sont
l'objet. Le phénomène de stigmatisation a été
décrite par Erwin Goffman comme un processus de discréditation
et d'exclusion qui touche un individu considéré comme
" anormal ", " déviant "
C'est
au cours d'interactions sociales que le label de " déviant
" est attribué à un individu par d'autres individus,
supposés eux, " normaux ". Cette étiquette
justifie alors une série de discriminations sociales, voire
d'exclusion. La stigmatisation devient un véritable cercle
vicieux, lorsque la victime accepte et considère comme normaux,
les traitements discriminatoires qu'elle subit et les préjudices
dont elle est victime. S'engage alors une dépréciation
personnelle qui débouche sur une altération de l'image
de soi. La stigmatisation des obèses a été
mise en évidence, dès la fin des années soixante,
par un autre sociologue américain W. Cahnman. " Par
stigmatisation, nous signifions le rejet et la disgrâce qui
sont associés à ce qui est vu (l'obésité)
comme une déformation physique et une aberration comportementale
".
Depuis le simple achat d'une place d'avion ou de cinéma,
jusqu'au poids du regard esthétique qui pèse sur lui,
l'obèse est dévalorisé, marginalisé,
mise au ban de la société. L'obèse souffre
dans les sociétés développées contemporaines
de stigmatisation. Sur ce thème, deux familles de travaux
sociologiques ont été réalisées : ceux
qui visent à inventorier et décrire les formes de
stigmatisation de l'obésité et ceux qui cherchent
à faciliter le vécu et réduire l'importance
des discriminations dont sont victimes les obèses. Les principaux
travaux et analyses descriptives de la stigmatisation de l'obésité
montrent comment un certain nombre d'attitudes négatives
à l'égard des obèses peuvent se transformer
en véritables discriminations et affectent les trajectoires
sociales. Des liens statistiquement significatifs ont été
mis en évidence à différents niveaux entre
l'obésité et :
- l'accès à l'enseignement supérieur,
- l'accès à l'emploi,
- le niveau des revenus,
- la promotion professionnelle,
- la vie domestique et l'accès et l'utilisation d'équipements
collectifs.
Ces attitudes négatives ne sont pas seulement le fait de
la société civile, elles semblent également
être présentes au cur même de l'appareil
médical. De nombreuses études en effet, soulignent
l'existence d'attitudes négatives à l'égard
des obèses, de la part de personnel médical ou paramédical
à l'intérieur des institutions de santé, ou
encore chez les étudiants en médecine. Ces différents
travaux montrent la perméabilité du milieu médical
aux valeurs dominantes de la société (ici l'idéal
de minceur) et l'influence déterminante de celles-ci sur
les rôles professionnels des acteurs du système de
santé.
Comme l'avait déjà démontré Goffman
pour la maladie mentale, les membres de l'appareil médical
assurent une fonction de " grands stigmatisateurs ". L'idéologie
médicale participe à la justification de la "
labellisation " comme déviant et contribue à
la dépréciation des personnes obèses.
L'objectivation de la stigmatisation des obèses a permis
le développement d'un second type d'explication des relations
entre obésité et statut socio-économique. Le
passage d'une distribution de l'obésité aléatoire
pour les enfants à une forte différenciation pour
les adultes, notamment pour les femmes, s'expliquerait par l'impact
de l'obésité sur la mobilité sociale.
La notion de mobilité sociale rend compte du déplacement
d'un individu dans la structure sociale ; elle est dite intra-générationnelle
si elle compare la position d'un même individu à deux
moments de sa vie (début de carrière et fin de carrière
par exemple), ou inter générationnelle, si elle met
en relation la position sociale d'un fils et celle de son père
par exemple. La mobilité peut être ascendante, descendante
ou équivalente selon que le déplacement s'élève,
descend ou reste au même niveau de l'échelle sociale.
L'obésité joue un rôle dans la mobilité
sociale. Elle ralentit la mobilité intra-générationnelle
et augmente la fréquence de la mobilité intergénérationnelle
descendante. Cette dernière est influencée par trois
facteurs principaux : le niveau d'éducation, l'activité
professionnelle et le mariage. Mais ceux-ci n'ont pas le même
poids selon les sexes. Pour les hommes, l'éducation et l'activité
professionnelle ont un rôle plus important. Pour les femmes,
le mariage est considérablement plus déterminant,
même si son importance tend à diminuer. C'est ainsi
que les femmes minces font plus fréquemment des mariages
ascendants - c'est à dire se marient avec des hommes
de statuts sociaux plus élevés qu'elles -, et
qu'à l'inverse les femmes fortes réalisent plus souvent
des mariages descendants - c'est à dire se marient avec
des hommes de statuts sociaux moins élevés qu'elles.
Sous la pression du modèle d'esthétique de minceur,
le mariage apparaît comme une véritable " gare
de triage " orientant les femmes minces vers le haut de la
société et les femmes fortes vers le bas.
Au niveau de l'éducation et du développement des
carrières professionnelles, l'obésité ralentit
la progression sociale. Le développement des carrières
se trouve altéré par rapport aux personnes minces.
Les portiers du système social que constituent les évaluateurs,
chefs de service
exercent à l'égard des personnels
obèses des évaluations plus souvent négatives
qu'à l'égard des personnels minces ce qui ralenti
leur progression sociale.
Le phénomène de stigmatisation sociale de l'obésité
dans les sociétés développées peut donc
être un facteur expliquant le passage d'une distribution presque
aléatoire de l'obésité chez les enfants à
une distribution associée aux statuts sociaux inférieurs
chez les femmes adultes et au développement d'une nouvelle
forme d'obésité dans les classes défavorisées
chez les hommes depuis les années soixante. L'obésité
peut dans cette perspective être considérée
comme un facteur de différenciation sociale négative
et la lutte contre la stigmatisation comme une priorité immédiate.
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3.- Arrêter
l'épidémie : éducation alimentaire et
lutte contre la stigmatisation des obèses
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Deux axes d'intervention apparaissent alors : l'éducation
nutritionnelle et
la lutte contre la stigmatisation des obèses. On admet assez
facilement dans les milieux médicaux et dans la presse spécialisée
l'idée que les transformations de l'alimentation dans les
sociétés industrielles développées pourraient
être la cause du développement de l'obésité.
On regroupe généralement les dites transformations
sous l'expression à forte connotation négative de
" déstructuration de l'alimentation moderne ".
Transformation de la composition des repas, montée du grignotage,
repas sautés, progression de la consommation de produits
sucrés, de la " junk food "
en seraient les
caractéristiques principales.
Les études travaillant à partir de comportements
observés mettent nettement en évidence une simplification
des formes de repas et une relative importance de l'alimentation
hors repas pour la population active française (Poulain 1998).
Ces mêmes travaux font apparaître un fort décalage
entre les normes sociales de repas (ce qu'un individu considère
comme un vrai repas) et les pratiques effectivement mises en uvre,
mais aussi entre pratiques déclarées et les pratiques
réelles, les premières restituant largement la norme
du repas ternaire (entrée, plat garni, dessert) et l'interdit
du grignotage. Ceci explique que ces mutations échappent
en partie aux enquêtes utilisant uniquement des méthodes
déclaratives et que le phénomène s'accroît
encore lorsque les questionnaires sont auto-administrés.
Nous retrouvons à l'échelle sociologique un problème
central de la recherche en épidémiologie de l'obésité
: la sous-déclaration des prises alimentaires. En effet,
les spécialistes de l'obésité constatent le
manque apparent de relation entre les ingestats alimentaires et
le poids tant chez les adultes que chez les enfants et ceci même
dans les situations ou l'activité physique est contrôlée.
L'explication de cette situation pourrait être d'ordre méthodologique
et venir de la sous-déclaration par les obèses de
leur prise alimentaires notamment de leurs prises extra prandiales.
La simplification des repas des français se caractérise
d'une part par la suppression des éléments périphériques
au plat garni, le plus souvent les entrées, réduisant
ainsi les apports en crudités et fruits, au profit de prises
alimentaires hors repas, qui dans l'état de l'offre agro-alimentaire
contemporaine, sont la plupart du temps des produits de biscuiterie
(barres céréalières, confiseries...). Au regard
des conséquences qualitatives sur l'apport nutritionnel de
ces mutations, certains nutritionnistes - ou les médias qui
les relayent - sont tentés de condamner les " nouvelles
pratiques alimentaires ", et de les décoder comme la
dégradation d'un " ordre alimentaire " initial.
Le discours se déployant alors sur la nécessité
de restaurer les bonnes habitudes - 3 repas structurés par
jour et pas de prise alimentaire entre les repas - ou de "
rééduquer le mangeur moderne ". Cette attitude
oublie que les repas et plus largement les prises alimentaires,
ne sont pas seulement des décisions individuelles, mais aussi
le résultat d'une série de situations et de contraintes
sociales. La forme des prises alimentaires (structure des repas
et nombre de prises journalières) est une mise en scène
concrète de valeurs sociales et varie considérablement
à la fois d'une culture à l'autre et dans le temps
à l'intérieur d'une même culture.
Ce discours rencontre dans les médias et le corps social
un écho attentif. Son " efficacité " sociale
tient à sa fonction désangoissante qui s'articule
sur la réduction apparente de la contradiction entre, d'une
part, l'attachement à l'appareil normatif traditionnel (une
très forte majorité de personnes qui pensent que grignoter
n'est pas bon pour la santé et qu'un vrai repas est un repas
ternaire), d'autre part l'incrédulité dans la capacité
de cet appareil de permettre l'équilibre alimentaire et enfin
l'appel à la science pour légitimer la recherche de
l'équilibre. Ce discours répond à une demande
naïve du corps social que l'on pourrait formuler en ces termes
" Monsieur le nutritionniste, dites nous que la science recommande
de manger comme avant ".
L'étayage scientifique de telles prescriptions est souvent
mal assuré ; les expérimentations - quand il y en
a - étant toujours plus ou moins ethnocentrées et
insérées dans des conceptions fixistes de l'histoire
de l'alimentation. De plus, le succès social de telles positions
bloque souvent le nécessaire débat scientifique.
L'origine des éventuels déséquilibres qualitatifs
de l'alimentation contemporaine des français réside-t-elle
dans la simplification des repas et le fractionnement de la prise
alimentaire ou dans la nature des aliments consommés ? Des
études nutritionnelles pluridisciplinaires entre des cultures
à prises alimentaires massées et dispersées,
permettront l'approfondissement de cette question.
Mais, la modernité alimentaire se caractérise également
par une transformation du processus de décision. Le développement
dans la restauration collective de système à offre
multiple (self-service, scramble
) élargit l'espace
décisionnel des mangeurs. Devant un comptoir de self service
un jeune collégien de 6ème doit choisir entre une
série de hors d'uvre, de plats garnis, de desserts
qui ne sont pas du tout équivalent sur le plan nutritionnel.
Si la restauration collective n'est pas en soit un phénomène
nouveau et sa croissance est relativement lente, le développement
des formules à offre multiple est par contre extrêmement
fort tant dans le secteur de la restauration du travail que dans
le domaine scolaire. Elle est vécue par un grand nombre d'acteurs,
parents, ayant-droit, gestionnaires
comme un progrès
parce que plus respectueuse des goûts individuels.
Dans le contexte familial ou les anciennes " cantines ",
le mangeur, surtout lorsqu'il est un enfant ou un homme, ne décide
que peu de choses de son alimentation. La composition des menus
et le choix des plats sont réalisés par l'épouse
ou le gestionnaire du restaurant de collectivité, la décision
du mangeur se réduisant à une variation de la quantité
ou plus rarement à manger ou ne pas manger. Même lorsque
les repas sont pris dans l'univers familial ; l'alimentation moderne
est dans certains groupes sociaux l'objet d'une individualisation.
Dans un même repas pris en commun, il n'est pas rare de trouver
des plats spécifiques pour la mère, pour le père,
les enfants etc.
La modernité alimentaire peut se décrire comme une
transformation des contrôles sociaux pesants sur l'alimentation,
une baisse de la " télé régulation "
alimentaire, mais parallèlement l'espace de liberté
ainsi dégagé génère de l'anxiété.
" C'est dans la brèche de l'anomie que prolifèrent
les pressions multiples et contradictoires qui s'exercent sur le
mangeur moderne : publicité, suggestions et prescriptions
diverses, et surtout de plus en plus, avertissements médicaux.
La liberté anomique est aussi un tiraillement anxieux, et
cette anxiété surdétermine à son tour
les conditions alimentaires aberrantes " (Fischler).
La relecture du concept d'anomie réalisée par Reynaud
en termes de perte de légitimité des normes permet
une ré-interprétation de la gastro-anomie. Le mangeur
moderne est soumis à un foisonnement de discours contradictoires
sur le mode du " il faut ". La modernité se caractériserait
non seulement par une crise de l'appareil normatif mais surtout
par l'inflation d'injonctions contradictoires. La multiplication
des discours hygiéniste, esthétiques, identitaires,
et les modes qui les traversent, participent à ce que Fischler
désigne comme une " cacophonie alimentaire ".
La modernité alimentaire n'est donc pas une absence de règles
sociales - sens strict de l'anomie - mais plutôt, par une
surabondance de normes, d'injonctions plus ou moins contradictoires,
un " trop plein " et surtout une perte de légitimité
de l'appareil normatif traditionnel. Cette situation anomique serait
la conséquence à la fois d'une série de mutations
sociales et de transformations de la filière alimentaire,
avec notamment le développement de l'alimentation hors domicile,
qui s'accompagne d'une augmentation de l'espace décisionnel
de l'individu. Dans un tel contexte la mise en place d'une politique
d'éducation nutritionnel se justifie mais doit absolument
prendre en compte les dimensions socio-culturelles de l'alimentation.
La communauté médicale doit être consciente
du rôle de " grand stigmatisateur " qu'elle risque
de jouer et en perçoir les conséquences. L'inconvénient
le plus grave de la médicalisation de l'alimentation quotidienne
est de donner une forme de légitimité scientifique
à la stigmatisation des obèses et de les enfermer
dans un nouveau ghetto diétético-psychologique. La
lutte contre sa stigmatisation se pose en priorité et se
justifie non seulement au nom de la reconnaissance des droits fondamentaux
de l'individu. Mais aussi parce qu'elle est de nature à briser
le cercle infernal dans lequel s'enferment certains obèses
:
stigmatisation => perte d'estime de soi => prises alimentaires
de compensation => entretien ou développement de l'obésité.
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Références
bibliographiques
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