Forêt détruite et
Résumé de la conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 13 mars 2002

forêt reconstruite
E
njeux sociaux & politiques

 

Retour sommaire conférence

 


Geneviève Michon (chercheur IRD) Histoires de forêt,
histoires de pouvoirs

Quelques histoires indonésiennes
Par Geneviève Michon (chercheur IRD)


S o m m a i r e 

Introduction : la forêt, pivot de l'histoire indonésienne

Entre pouvoir et paysans: contrôle, exclusion, braconnage, et régressions forestières

Quand les paysans convertissent la forêt…

Benjoin contre Eucalyptus, forêt paysanne contre plantation forestière

Autour du damar : la forêt paysanne dans la fabrication des rapports sociaux

Le caoutchouc des essarteurs: conquête du marché ou combat politique ?

En guise de conclusion


Introduction : la forêt, pivot de l'histoire indonésienne

Avec un stock originel de 145 millions d'hectares de forêts sur un territoire de 190 000 km2, l'Indonésie représente le deuxième grand massif forestier tropical après l'Amazonie. Ces 145 millions d'hectares de terres forestières ont un statut de bien public national placé sous tutelle de l'Etat. Leur utilisation et leur gestion sont codifiées par la Loi Forestière de 1969 sous le contrôle du Ministère des Forêts. Depuis la mise en exploitation systématique du bois des grandes îles extérieures (Sumatra, Bornéo, puis les Célèbes, les Molluques et la Papouasie Occidentale) les surfaces couvertes par la forêt ont régressé pour couvrir aujourd'hui aujourd'hui de 60 à 90 millions d'hectares selon les estimations, dont une grande partie sont plus ou moins anthropisées. Malgré cette réduction importante du couvert boisé, la forêt constitue une encore source essentielle de biens et de services dans tout l'archipel, à la fois pour les quelques millions de personnes qui l'habitent et en dépendent plus ou moins étroitement, et pour l'Etat indonésien qui a construit sa richesse sur l'exploitation du bois et tire aujourd'hui profit de la conversion des espaces exploités. Le gouvernement indonésien est critiqué dans de nombreux média internationaux pour la destruction forestière entrainée par sa gestion. Pour se défendre, le gouvernement accuse à son tour les groupes locaux d'agriculteurs sur brûlis d'être les seuls responsables de la déforestation.

Les forêts en Indonésie ont été un pivot essentiel de l'histoire collective. Elles ont joué un rôle déterminant non seulement pour les populations qui en tirent leur subsistance, mais aussi dans la construction ou la consolidation du pouvoir et de la richesse des gouvernants.

L'aménagement des forêts de l'archipel par les populations locales est très ancien. Pendant des siècles, les divers groupes locaux d'essarteurs et d'agriculteurs ont progressivement socialisé la forêt par leurs mythes et leurs pratiques. La gestion locale "traditionnelle" combine une utilisation variée des produits végétaux et animaux pour les besoins locaux et pour le fonctionnement de l'agriculture sur brûlis, et la gestion de ressources à haute valeur économique (résines, produits animaux) pour le commerce à longue distance avec l'extérieur (d'abord la Chine, puis l'Arabie, puis l'Occident). La gestion sociale qui définit l'accès aux ressources des forêts, leur utilisation et la répartition des bénéfices, met en jeu toute une panoplie de droits et de devoirs, allant d'un mode très communautaire à des modes plus privés, mais où la communauté maintient un droit de regard qui vise essentiellement à assurer la reproductibilité ou la pérennité des ressources concernées sur le long terne. Ces pratiques ont localement modifié la structure ou la composition des forêts, souvent de façon profonde, mais elles n'ont pas conduit à des déforestations massives, sauf dans certaines régions sensibles où elles ont entraîné une savanisation à grande échelle (nord Sumatra, Kalimantan ouest et sud).

Entre pouvoir et paysans: contrôle, exclusion, braconnage, et régressions forestières

Par contre, les relations entre paysans et pouvoir et ont été déterminantes dans les grandes conversions, en particulier au cours des 2 derniers siècles. Ces relations oscillent entre les efforts d'appropriation des ressources et des terres forestières par les potentats locaux, -puis l'administration coloniale, puis l'Etat-, et les réactions des communautés locales à ce processus toujours considéré comme une spoliation. L'appropriation par le pouvoir a pu revêtir des formes juridiques, techniques ou symboliques, elle a été directement coercitive ou s'est exercée par des voies plus détournées, comme le prétexte de la protection de ressources "menacées" ou celle de bassins versants. Mais elle a toujours visé à exclure les usagers communs au profit de certaines élites proches du pouvoir. Jusqu'à la généralisation de la règle hollandaise au cours du 19e siècle, les sultanats locaux contrôlaient l'accès aux ressources à haute valeur (épices, bois de santal, nids d'hirondelle, cornes de rhinocéros) et s'accaparaient un grande partie des bénéfices de leur commerce. Par exemple, toute l'histoire politique de l'est de Bornéo s'est cristallisée autour du contrôle, par les chefferies côtières, de l'accès aux forêts de l'intérieur et de la commercialisation de leurs produits principaux: les nids d'hirondelle et les esclaves. A Timor, le monopole de récolte du bois de santal a été mis en place, bien avant le 20e siècle, par les sultans locaux.

Le contrôle hollandais commence dès le 17e siècle, avec l'instauration sanglante du monopole sur le poivre de Sumatra et les épices des Molluques (girofle et muscade). Au 18e et 19e siècles, l'administration coloniale on met en place un modèle très centralisé de contrôle visant à transférer la gestion locale des forêts aux services forestiers (pour la conservation) ou aux concessionnaires privés (à Java pour l'exploitation du bois de teck, et dans les îles extérieures pour celle des produits non-ligneux importants pour l'industrie comme les résines et les latex). Le corps forestier "civilise" et "protège" la forêt en faisant la chasse aux essarteurs et en créant les réserves de forêt protégée. Cette mainmise du pouvoir colonial sur des terres ou des ressources forestières considérées localement comme appartenant à la collectivité entraîne les premiers exemples de conversion massive.

Pour l'Etat Indonésien créé en 1945, la forêt devient vite l'enjeu majeur du développement économique et géopolitique. La vision officielle de la forêt est marquée l'héritage colonial et par la civilisation javanaise (dominante au pouvoir) qui prise plus les clairières que la sylve et valorise plus l'agriculture permanente que les systèmes itinérants. La rente forestière liée à l'exploitation du bois par des compagnies privées va construire la nouvelle république, et les ethnies vont être intégrées par une conversion civilisatrice des pratiques et des croyances animistes qui leur sont associées, en partie grâce à la colonisation planifiée des terres forestières par des migrants javanais venus apprendre aux sauvages l'art et la manière de la rizière. Il s'ensuit une confrontation entre l'Etat, le marché, les compagnies privées, les colons et les communautés locales, qui se traduit par une dilapidation accélérée des ressources forestières. De plus en plus, la forêt, auparavant gérée localement sur la durée, devient le domaine exclusif du court terme. Devant les incertitudes entraînées par l'invasion et les pratiques des exploitants, chacun cherche désormais à privilégier son intérêt immédiat, quitte à compromettre son avenir. A partir du milieu des années 80, le bois s'épuise dans les zones qui ont été les premières soumises à l'exploitation forestière. C'est l'espace qui devient désormais la ressource économique principale. L'Etat, poussé par les acteurs économiques dominants -et avec l'accord tacite des diverses organisations internationales ayant soutenu et parfois orienté la politique officielle- orchestre la conversion des forêts exploitées en espaces de production forestière ou agricole intensive, ou en zones de colonisation. La conversion est officiellement défendue comme une "mise en valeur des terres forestières", et l'attribution de concessions de plantation sur le long terme permet à l'Etat de perpétuer le processus de rente. Mais cette conversion permet aussi de faire table rase des droits coutumiers et d'écarter durablement les usagers traditionnels au profit des nouveaux usagers plus directement solvables, et ce processus social et juridique, plus que la conversion économique, devient un moteur essentiel dans les dynamiques forestières contemporaines. A travers la "nécessaire" mise en valeur des terres, la conversion générée par les politiques actuelles cache une redistribution des terres du domaine public -une privatisation de fait- aux détenteurs du pouvoir économique. Les grands groupes nationaux et internationaux qui investissent dans les plantations de pérennes sont actuellement en train de s'approprier de grands pans du territoire indonésien, au détriment des communautés locales qui, se sentant flouées, se vengent, par exemple en mettant le feu. Les grands incendies de 1997-1998 sont la traduction directe de ces conflits dont ils reflètent l'étendue (plus de deux millions d'hectares affectés).

Quand les paysans convertissent la forêt…

Les conversions générées par les communautés locales sont de deux types: celles qui transforment durablement la forêt en espace agricole, et celles qui conservent certaines ressources forestières dans des structures végétales et sociales redéfinies pour des besoins particuliers. La conversion agricole peut être lente, sans passage par une phase visible de "déforestation", mais, de plus en plus, elle est massive et brutale, créée par la superposition de vagues de défrichement visant à tirer un parti immédiat et maximal de la "rente" de fertilité des forêts mûres, mais sans aucune prétention de durabilité sur le long terme. Les conversions de type forestier sont plus rares, mais très originales, car après une phase de destruction de la forêt originelle par l'essartage classique, elles restituent un couvert forestier très riche. Certaines sont anciennes, comme la reconstitution de forêts fruitières autour des sites des villages, mais la plupart n'excèdent pas un ou deux siècles. Elles se sont bâties autour d'espèces commerciales: le benjoin, le rotin, le caoutchouc, les résines damar.

Mais leur développement, s'il est sous-tendu par le marché, n'est pas exclusivement une stratégie économique. Dans la plupart des cas, il répond à un besoin de redéfinition de droits ou d'autre types de rapports sociaux liés à la forêt. Les végétations forestières mises en place ne sont que la partie visible de l'iceberg. La recomposition sociale et politique qui se cache derrière ces forêts est essentielle. En effet, ces reconstructions forestières visent souvent à une réappropriation, à la fois collective et individuelle, de tout ou partie du domaine forestier, en réaction aux politiques de restriction ou d'exclusion émises envers les paysans. La forêt devient une ressource politique, utilisée de façon stratégique par le biais de ses transformations.

Benjoin contre Eucalyptus, forêt paysanne contre plantation forestière

L'histoire du benjoin met en évidence ces enjeux politiques de la conversion forestière, ainsi que la variabilité de ces enjeux à travers le temps. Elle montre d'abord la succession de deux types de conversions, qui pourtant revêtent la même forme dans le paysage. La première a lieu au début du siècle, sur les basses terres de l'ouest du pays Batak, à Sumatra. Le benjoin est un arbre qui produit une résine utilisée dans la fabrication des encens, et localement fumée avec du tabac. Le développement du marché vers Java entraîne les paysans à planter le benjoin, souvent en association avec d'autres arbres utiles. La deuxième vague de plantation intervient directement après l'indépendance, dans un contexte de relative stabilité du marché. Elle a lieu sur les hautes terres du pays Batak, où, au 19e siècle, les forêts avaient été "confisquées" par l'administration forestière coloniale aux autorités traditionnelles des clans pour des raisons de "protection". Après l'indépendance, afin de revendiquer leurs terres et de sécuriser leur assise foncière, les paysans des hautes terres vont se mettre à planter en masse du benjoin dans les forêts réservées, car, ici comme dans de nombreux systèmes coutumiers, la plantation de pérennes confère au planteur et à sa descendance un droit d'usage, d'usufruit ou de propriété sur la terre qui porte les arbres. En envahissant les forêts d'altitude, c'est surtout leurs droits vis à vis de la nouvelle république que les villageois Batak viennent planter. Leur tentative d'appropriation n'a pas été validée par l'Etat, mais la stratégie s'est révélée payante sur le long terme, car elle a sauvé, en 1996, la forêt paysanne contre la plantation forestière industrielle, et les paysans locaux contre les concessionnaires proches du pouvoir de Jakarta.

Autour du damar: la forêt paysanne dans la fabrication des rapports sociaux

Dans le sud de Sumatra, la même histoire se décline autour du damar, lui aussi producteur de résine. La forêt paysanne à damar va remplacer non pas une forêt réservée sous tutelle extérieure, mais une forêt communale occupée par les champs temporaires de riz pluvial et des jachères plus ou moins anciennes. La conversion traduit ici des revendications socio-politiques non plus entre le local et le national, mais, au niveau local, entre noblesse foncière et paysans sans terre. Dans le système coutumier en vigueur à l'époque, qui ne reconnaissait la propriété foncière que comme le privilège des branches aînées des familles des premiers défricheurs, fondateurs des villages, la plantation du damar est venue légitimer une appropriation foncière acquise par travail investi dans la conversion forestière, non plus grâce au rang dans la fratrie. Les forêts à damar permettent de redéfinir au sein des communautés villageoises les rapports de pouvoir et de richesse qui favorisaient auparavant les branches aînées: la propriété foncière, et le statut social qui lui est associé -droit de fonder un lignage, droit d'établir sa propre maison dans le village- devient accessible à tous les individus et à leur descendance.

Les forêts à damar couvrent aujourd'hui une soixantaine de milliers d'hectares, et continuent à se répandre. Les revendications liées à la conversion ont évolué: la forêt à damar est devenue un atout majeur dans les relations entre paysans du damar et Etat. Ces forêts paysannes sont situées sur le domaine forestier public, et l'Etat refuse catégoriquement de reconnaître les droits fonciers coutumiers. Sans cette validation foncière, tout l'édifice social local peut se dissoudre. Comme dans l'exemple du benjoin, les paysans se mobilisent pour faire reconnaître leurs droits, non pas par la conversion -déjà effectuée-, mais par la mise en avant des qualités environnementales de cette conversion -restauration d'une "forêt primaire", protection des sols, retour des espèces emblématiques de la conservation: le tigre et le rhinocéros-. S'appropriant le discours conservationiste obligatoire de cette fin de siècle, les paysans se présentent comme les champions de la conservation-développement. Avec l'appui des ONG nationales et internationales, ce discours leur a permis d'obtenir le début d'une reconnaissance officielle de droits fonciers, et, l'arrêt des projets exogènes sur le domaine du damar.


Le caoutchouc des essarteurs: conquête du marché ou combat politique ?

Dans la troisième histoire, l'instrument du jeu politique entre paysans et gouvernants est toujours un arbre, mais il vient du Brésil: il s'agit de l'hévéa. Au tournant du 20e siècle, le marché du caoutchouc est en plein expansion. L'Indonésie exporte des sauvages, collectés par les essarteurs des basses terres de Sumatra et de Kalimantan. L'entreprise est lucrative. Elle attire évidemment l'attention des Hollandais, qui décident d'en tirer une rente directe. Sous couvert de "protection de la ressource", l'administration coloniale décide d'interdire la collecte libre du caoutchouc aux essarteurs locaux et en réserve l'accès à des entreprises concessionnaires. Cette mise à l'écart des petits collecteurs sous l'excuse de la Protection est un grand classique de l'administration des forêts en règle générale. Les principaux concernés ne vont pas attendre longtemps sans réagir. Dépossédés de la ressource sauvage, ils vont s'approprier l'hévéa, qui a été introduit à Sumatra par les colons qui le cultivent en grande plantation. Ils vont traiter l'hévéa comme ils traitent tous les fruitiers qu'ils ont plantés sur leurs abattis: comme le rotin qu'ils sèment dans leur riz:: plantation sur la jachère juste avant l'abandon, et on laisse faire la nature. Cette stratégie minimaliste va permettre aux essarteurs de devenir, en un temps record, les premiers producteurs de caoutchouc de l'Indonésie, place qu'ils ont gardée jusqu'à présent -l'Indonésie étant le premier producteur mondial de caoutchouc naturel-. Elle va aussi devenir un moteur essentiel dans la conversion des forêts de basse altitude. Entre les années 20 et la deuxième moitié du 20e siècle, les petits planteurs d'hévéa auront converti plus de 2 millions d'hectares sans réellement changer leur système technique. Cette conversion a remplacé la forêt par des "jungle à hévéa" qui sont à la fois productives et créatrice de biodiversité. Ce système de "jungle à hévéa" est maintenant reconnu comme intéressant pour un développement durable des zones forestières. Savoureuse revanche pour des essarteurs accusés de détruire les ressources forestières.

En guise de conclusion

Toutes les histoires de forêts paysannes n'ont pas une fin heureuse. Dans le cas des forêts paysannes à rotin de l'est de Kalimantan, le gouvernement n'a pas voulu reconnaître l'acte de plantation -et par voie de conséquence, les droits des paysans-. La quasi totalité des surfaces plantées en rotin ont été appropriées par de grandes compagnies pour la conversion en plantation de palmiers à huile. Dans le sud de Sumatra, les petits planteurs d'hévéa n'ont pas résisté à l'avancée des grands planteurs d'Acacia -le plus gros conglomérat forestier indonésien-. C'est dans ces zones conflictuelles, où les nouveaux gros planteurs ont supplanté les anciens paysans forestiers, avec l'aval -et les prêts bonifiés- du gouvernement, que les incendies "de forêt" ont été si importants en 1997-1998.

La principale leçon de ces petites histoires est que, dans des conditions de pression croissante sur ses ressources, la forêt ne se maintien que tant que la collectivité dans sa totalité lui reconnaît une valeur économique, culturelle ou symbolique, et, en conséquence, en assure efficacement la protection. Ce qui arrive de plus en plus rarement. Si une partie de la collectivité tire plus de bénéfices immédiats de la conversion que de la conservation ou de la gestion sur le long terme, nul doute que la forêt sera convertie. La gestion durable des forêts n'est donc pas seulement un problème technique, mais un problème social, économique et politique. Le pillage des ressources, la déforestation, traduisent avant tout des déséquilibres des rapports sociaux. En Indonésie, il est certain que l'avenir des forêts passe par un rééquilibrage des rapports de pouvoir et de richesse, à tous les niveaux. Pour stopper efficacement la déforestation, aux avantages immédiats mais qui est un désastre sur le moyen et le long terme, il faudrait la transformer, pour tous les acteurs, en un mauvais choix économique, social et politique sur le court terme.

 


Haut de page | Retour sommaire conférence
Retour Savoirs partagés | Retour Agropolis-Museum