Le
Languedoc doit au mouvement coopératif du XX siècle
de très nombreuses caves vinicoles, dont plus de 160 dans
le seul département de l'Hérault. Elles sont mieux
connues aujourd'hui grâce à des études récentes
qui font ressortir la grande qualité et l'originalité
d'un patrimoine mis en danger par les mutations contemporaines.
[Note
: Deux recensements complémentaires menés à
la DRAC par E. Frisch et C. Gauthier en 1996, et par S. Goffart
et I. Gravil en 2000-2001 ont été réunis et
complétés, T. Lochard, DRAC-LR, Inventaire général,
2004-2005. Pour le Gard, voir l'étude menée en 1998
par le CAUE].
Les
premières associations syndicales ont provoqué rapidement
la construction de bâtiments dédiés à
la production et à la conservation du vin. Les Vignerons
Libres de Maraussan donnent en 1905 le coup d'envoi d'un mouvement
qui s'accélère après la première guerre
mondiale. Une quinzaine d'édifices sont bâtis dans
les années 1920 et le mouvement prend des proportions exceptionnelles
dans les années 1930 : plus de 80 créations dont 66
entre 1936 et 1939, auxquelles il faut ajouter de très nombreux
agrandissements. Les constructions reprennent dès 1947 avec
une forte augmentation des capacités de vinification et de
stockage.
Cet essor remarquable de la coopération vinicole est lié
à un contexte institutionnel, juridique et politique dans
lequel le service du Génie Rural joue un rôle primordial.
Ses ingénieurs orientent et soutiennent les projets, facilitant
ainsi leur financement par le Crédit Agricole Mutuel.
Un
élan coopératif pour assurer la survie de la
viticulture s'inscrit au fronton
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Pour
répondre aux contraintes de température et d'aération,
les premières constructions reprennent généralement
la typologie des chais privés à longs corps de bâtiments
accolés, ouverts sur des murs pignons décorés.
Ce schéma constitué de bâtiments parallèles
perdure jusqu'à la fin des années 1930 et permet des
agrandissements aisés, parfois anticipés dès
l'origine. Viennent ensuite les grands volumes unitaires, agrandis
vers l'arrière, à l'identique ou, sur les côtés,
avec des bâtiments en appentis plus restreints. A l'intérieur,
le plan " en fer à cheval " des années 1920,
avec les cuves de stockage en béton situées en périphérie
d'un espace central de vinification, disparaît au profit d'une
organisation plus rationnelle : des travées de cuves parallèles
implantées perpendiculairement à l'arrière
de la cave, derrière les quais de réception des vendanges
situés en façade. Le modèle repris de la tradition
s'adapte bien à l'utilisation des dénivellations qui
facilitent le transport des moûts.
A
la contrainte des espaces producrifs s'oppose une plus grande liberté
de composition en façade, puis dans des corps en avancée,
perpendiculaires au bâtiment principal; cette créativité
s'exprime également aux angles des façades principales
et latérales ou en retrait de grands arcs unitaires, voire
même dans des bâtiments complètement isolés.
La variété des réalisations, très évidente
après 1945, accompagne les évolutions techniques,
celle du matériel vinicole et celle des matériaux.
Avant l'introduction de l'inox, le béton avait d'ailleurs
supplanté la tonnellerie ; à l'extérieur des
cuves cylindriques forment des ensembles parfois impressionnants
et non dépourvus d'intérêt. Des transformations
récentes, les caveaux de vente par exemple, dénaturent
souvent la cohérence architecturale caractéristique
première de la cave coopérative, associant sans ambiguité
son image à sa fonction.
Ceyras,
une seconde vie pour les caves coopératives
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A
la tradition éclectique des débuts (chaînages
d'angle harpés ou rampants assisés en sifflet, corniches,
alternance de matériaux, dates portées, motifs sculptés,
inscriptions) se mêlent les échos d'un régionalisme
très présent après 1920. Le pittoresque dialogue
avec les motifs les plus modernistes dans une osmose très
particulière qui donne aux coopératives leur caractère
et dénote une attention expressive, associant la modernité
du projet coopératif à la tradition viticole et villageoise
: effets de couronnement, rotondes, grands arcs, transformateurs
isolés comme des tours ou des campaniles, avant-toits traités
en génoise ou en corniche de béton mouluré,
grande variété des appareils réguliers, alternés
ou à motif, ou au contraire volontairement irréguliers.
Le décor porté rappelle le fondement moral et social
du projet. Les inscriptions de Maraussan : " Cave coopérative
commune. Tous pour chacun. Chacun pour tous " ou de Vendémian
: " L'union fait la force " donnent le ton ; les décors
de frontons et les sculptures nombreuses célèbrent
la vendange collective, la danse, le repos et la famille. Comme
l'architecture, le décor exalte l'élan coopératif
né de la crise de surproduction du début du siècle
et de la réaction des petits propriétaires pour leur
survie, avec l'espoir que fait naître l'esprit de solidarité.
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Un modernisme
pittoresque
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Canto
Perlic
En
2000, un couple suédois Sune et Ursula Sloge quitte
Uppsala pour le Tarn; ils rachètent un petit domaine
qui produit 35 000 bouteilles de Gaillac par an. Sur leur
nouvelle terre d'adoption, ils manquent d'espace de stockage.
Ils commandent donc à un maçon portugais et
ses deux fils un pigeonnier toulousain.
Antoine
Dias réalise, à la manière des maisons
de vigne, mais en béton cellulaire un édifice
sur deux niveaux, qu'il habille de briquettes cuites à
l'ancienne à La Capelle. L'isolation thermique est
assurée grâce à l'utilisation du matériau
thermopierre. Les encadrements cintrés, les génoises
et le traitement des angles transforment le monolithe premier
en une dépendance agricole en harmonie avec la demeure
proche. Ce jeu de miroir rappelle, à une autre échelle,
le marteau-pilon du Creusot dissimulé dans une tour.
Le bâtiment
a été primé l'an dernier aux trophées
Xella dans la catégorie valorisation du patrimoine.
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L'étude
de styles et des manières dément l'idée reçue
d'une similitude des créations. Edmond Leenhardt s'impose
dans les années 1920 avec des formules qui sont autant de
signatures : grands corps sur long-pan, motif roman des baies hautes
en plein-cintre et cordon formant imposte, petites baies jumelles
des pignons. René Villeneuve qui succède à
Roger Audoux en 1940 propose à partir de 1937 des compositions
plus classiques et régulières, avec en particulier
des retours de corniche formant fronton triangulaire ouvert et des
baies d'étage inscrites dans des arcades aveugles. Le modernisme
pittoresque d'Emile Peyre anime le Biterrois et celui des frères
Etienne et Jean Rodier la moyenne vallée de l'Hérault
et l'est du département. Joseph
Rouquier
est peut-être à l'origine d'un renouveau des formes
influencé tant par l'Art-déco que par le modernisme,
avec des baies à croisillons et meneaux multiples en béton,
des jours formant frise, des auvents en béton très
proéminents, des quais de réception intégrés
dans des grands arcs sans piédroits, etc. Son empreinte sur
les créations postérieures à la guerre reste
à préciser car, à cette période, la
diversité des projets et l'" échange " des
motifs rend les attributions stylistiques difficiles. Ainsi, Paul
Brès réalise dans les années 1930 des "
cathédrales vinicoles aux façades monumentales avec
avant-corps, couronnées de frontons à redents amortis
par de grands ailerons latéraux ou à grands pignons
et demi-croupe, inspirées du modèle donné par
Leenhardt ; après la guerre, il réalise avec brio
plusieurs projets dans un style radicalement différent, manifestement
influencé par son ami René Villeneuve ou par joseph
Rouquier. Aux architectes évoqués ci-dessus, il convient
d'adjoindre ceux qui ont travaillé dans les autres départements
du Languedoc, comme Henri Floutier par exemple, dont les créations
gardoises retiennent l'attention.
La
" fortune " viticole avait déjà profondément
transformé l'espace languedocien au XIXè siècle
: des faubourgs de maisons viticoles, de celliers et de remises
surgissent et modifient les équilibres villageois entre les
centres anciens et leur périphérie ; les tourelles,
les toits en ardoises, les décors luxueux des "châteaux
" éclectiques proclament l'opulence des grands négociants.
Avec le mouvement coopératif, le paysage s'enrichit d'un
nouveau monument emblématique : chaque village ou presque
possède " sa " cave coopérative. L'implantation
à l'écart des centres anciens, liée aux impératifs
économiques et fonctionnels rend ces "cathédrales
" d'autant plus visibles qu'elles se distinguent par leur proportion
et leur silhouette atypiques, soulignées par les cuves cylindriques
extérieures en béton ou en inox.
Projet
de coopérative pas Jean Rodier, architecte
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Aujourd'hui
l'urbanisation dévorante rattrape les coopératives,
très souvent enclavées, encerclées de villas
qu'elles surplombent de leur masse et incommodent parfois aussi...
Cette
évolution urbaine défavorable s'ajoute aux contraintes
économiques. Les créations liées à une
viticulture " productiviste " marquent bientôt le
pas et, à partir des années 1960, la recherche d'une
plus grande qualité et les regroupements de sociétés
fragilisent de nombreuses coopératives, réduites aujourd'hui
à la fonction de dépôt ou de caveau de vente.
Quelques unes sont certes reconverties, mais le temps des ventes
et des démolitions semble venu en raison d'une pression foncière
considérable (Montpellier, Marsillargues, Castries, Coumonsec,
Gigean, etc.) [Caves coopératives, un patrimoine
en danger, Midi Libre, 27 décembre 2004].
Se
pose dès lors la question d'une présence singulière
dans le paysage languedocien, celle de ces édifices remarquables,
emblématiques d'une histoire régionale marquée
par la coopération, par les espoirs d'une solidarité
qui arrachait, dès 1905, " les petits propriétaires
paysans, les petits producteurs vignerons
à cet esprit
d'individualisme outré et défiant "
(Jean Jaurès, L'Humanité du Dimanche, n°385, mai
1905, cité dans Les Vignerons Libres de Maraussan : 1901-1918,
s.d., 1996).
-
Gavignaud-Fontaine G., 2001. Les caves coopératives dans
le vignoble du Languedoc et du Roussillon. Montpellier, Univ.
Paul Valéry.
-
Gavignaud-Fontaine G., 2000. Le Languedoc viticole, la Méditerranée
et l'Europe au siècle dernier (XXe). Montpellier : Centre
d'histoire moderne et contemporaine de l'Europe méditerranéenne
et de ses périphéries, Université Paul-Valéry,
561 p., Ill.
- Fluchère
P., Fray F., Tuccelli N. (dir), 1991. Les coopératives
vinicoles varoises. Brignoles : ADAC. Catalogue d'exposition Aix
en Provence, DRAC-SRI.
- Notices
des coopératives vinicoles de la Base Mérimée,
© Inventaire général.
(Article
reproduit avec l'autorisation gracieuse de "la Pierre d'angle",
revue de l'Association Nationale des Architectes des Bâtiments
de France, http://anabf.org )
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