S o m m a i r e
Introduction
I.-
Le nid américain
1.
Portraits de deux gros oiseaux sauvages
2. Entre chasse et domestication
3. Des nourritures américaines
II.
A la conquête de l'Ancien Monde
1.
Des noms d'oiseaux
2. Les débuts de la diffusion
3. Les premiers usages de deux volailles
modernes
III.
L'enracinement dans les terroirs européens
1.
Oiseaux et rythmes d'élevage anciens
2. Cuisines de la dinde et du canard
3. De la dinde à Noël
IV.
Les temps industriels
1.
Oiseaux d'aujourd'hui
2. Le triomphe des découpes
3. Le marché de la qualité
Notes
Abstract
/ Resumen
" La rose et le réséda " : les mots de
L. Aragon reviennent en mémoire face à la proximité
des fabuleux destins du dindon (Meleagris gallopavo) et du
canard musqué (Cairina moschata), ces deux fils de
l'Amérique pourtant si différents ; en effet, les
histoires du glougloutant gallinacé et du palmipède
presque muet, qui constituent ensembles le considérable apport
avicole du Nouveau Monde à l'Ancien, sont en bien des points
parallèles, depuis les transformations dues à leurs
premières formes de domestication jusqu'à l'évolution
récente du marché de leurs chairs. L'étude
de ces deux puissants volatiles, à la fois aliment, marchandise,
symbole..., n'appelle pas une approche cloisonnée mais au
contraire une large histoire à la fois naturelle et culturelle,
nourrie d'un vaste corpus de sources où l'os découvert
dans un dépotoir hollandais cohabite avec un chef-d'uvre
de Tex Avery. Comme sous la plume de G. Orwell, certains animaux
sont plus égaux que d'autres face à l'histoire : rapidement
englobé dans la catégorie des canards, cairina
moschata est bien plus discret que le dindon dans les sources
(son histoire est néanmoins possible et s'enrichit même
précocement de celle de son fils stérile, le canard
mulard). Par delà l'histoire propre de deux oiseaux comestibles
américains devenus des hôtes des basses-cours européennes,
l'étude du dindon et du canard musqué convie à
une réflexion sur quelques aspects essentiels de l'alimentation
humaine, de l'incorporation des nouveautés au statut des
aliments, en passant par ses dimensions symboliques.
L'histoire de la dinde et de la cane musquée débute
sur le vaste continent américain ; aussi convient-il d'y
observer leurs formes sauvages, leurs premières relations
de ces deux espèces avec l'Homme et la place qu'elles ont
tenue dans l'alimentation de quelques sociétés. Ensuite
il convient d'accompagner ces deux oiseaux dans leur conquête
de l'ancien monde puis dans leur installation dans les basses-cours
et le corpus alimentaire européen, avant de considérer
la mutation des conditions d'élevage et des formes de consommation
qui s'opèrent dans le courant du dernier tiers du XXe siècle.
1. Portraits de deux gros oiseaux sauvages
Outre leur gros gabarit et leur plumage sombre, les formes originelles
du dindon et du canard musqué n'ont guère de véritables
points communs. Vivant à proximité des cours d'eau
ou des lacs dans les zones forestières d'une vaste région
qui s'étend du Rio Grande au nord de l'Argentine et à
l'Uruguay, Cairina moschata est un gros palmipède
(le mâle atteint quatre-vingt quatre centimètres de
long et pèse autour de trois, voire cinq kilogrammes) dont
le plumage mature est, à l'exception d'une zone blanche qui
est située au revers des ailes et n'est dévoilée
qu'en vol, entièrement noir à reflets verts ou violacés
; oiseau polygame et méfiant, il vit en général
en petits groupes, se nourrit pour l'essentiel de végétaux
(plantes aquatiques, graines, glands...) auxquels s'ajoutent de
petits animaux et se perche pour dormir ; il nidifie en hauteur,
dans des trous d'arbres, des nids abandonnés par des oiseaux
de proie voire entre les feuilles de hauts palmiers 1.
Le premier habitat de Meleagris gallopavo, dont les spécialistes
distinguent une demi-douzaine de sous-espèces, est constitué
par les forêts claires entrecoupées de surfaces herbeuses
de plusieurs régions de l'Amérique du Nord (Sud de
l'Ontario, Texas, Colorado, Floride, Mexique...) où ce puissant
gallinacé polygame (le dindon, long de quatre-vingt cinq
centimètres, atteint jusqu'à onze kilogrammes) trouve
les herbes, les baies, les graines et les insectes dont il se nourrit
; son sombre plumage qui varie quelque peu selon les sous-espèces,
s'irise néanmoins au soleil de divers reflets 2.
Le comportement et la répartition actuels de ces deux espèces
sont le produit d'une longue histoire. La pression que le dindon
a subi au cours des premiers siècles de la colonisation l'a
fait se raréfier tout en lui apprenant à se méfier
de l'Homme ; se faisant, dès la fin du XVIIIe siècle,
elle l'a transformé en un gibier à la chasse difficile
et prestigieuse dont A. Brillat-Savarin, rappelant un épisode
de son séjour dans le Connecticut en octobre 1794, précise
les principaux traits : elle se pratique " dans une forêt
vierge, et où la cognée ne s'était jamais fait
entendre ", la rencontre avec la " compagnie de coqs d'inde
" prend du temps et une fois repérés, ces oiseaux
sont vite " hors de portée " grâce à
leur " vol bruyant et rapide " et une fois au sol, en
s'engageant dans " des halliers si épais et si épineux,
qu'un serpent n'y aurait pas pénétré ",
ils arrivent encore à lasser un opiniâtre Nemrod 3
; aussi devenu le gibier à plume américain par excellence,
le dindon s'est vu introduire dans de nombreuses régions
des Etats-Unis et même dans le lointain Hawaii ; cependant,
les succès des implantations et des réintroductions,
ne doivent pas faire oublier les difficultés que cette espèce
farouche connaît à cause des modifications profondes
du milieu que sont la poussée urbaine, les transformations
de l'agriculture ou l'enrésinement des forêts. Le canard
musqué, rendu très prudent par la pression humaine,
connaît les mêmes dynamiques : en raison de sa valeur
cynégétique, des tentatives d'introduction de souches
sauvages ont été réalisées en dehors
de son aire d'extension originelle, ainsi en Floride, tandis que
la déforestation et certaines pratiques de chasse abusives
font peser des menaces sur les populations de pays comme le Costa
Rica 4.
2. Entre chasse et domestication
Dans certaines régions du Mexique, la domestication de Meleagris
Gallopavo est ancienne, mais sa datation précise, fondée
sur des données archéologiques tenues, reste délicate
: D. Lavallée a avancé la date de 5000 BP, mais deux
ans plus tard, C. Lefèvre et M.-C. Marinval-Vigne s'en tiennent
à une hypothèse beaucoup moins haute de 1300 avant
Jésus-Christ 5.
Les fouilles de sites plus récents révèlent
des aspects fort intéressants de la domestication de la dinde
: à Mesa Verde, la domestication des dindons est assurée
à partir du stade Pueblo I (mise en place d'habitations
en pierres maçonnées : vers 700-900) mais il semble
qu'auparavant les chasseurs cueilleurs Basketmakers III capturaient
ces oiseaux et les maintenaient dans des enclos. Domestiqués
de longue date, les dindons que rencontrent certains conquérants
quand ils arrivent au Mexique, n'ont plus le plumage noir : B. Sahagún,
l'auteur de l'Histoire générale des choses de la
nouvelle Espagne, précise en 1570 que leur couleur varie
selon les individus du blanc au noir en passant par le brun et le
rouge. Cependant tous les peuples amérindiens consommateurs
de dindon ne l'ont pas domestiqué à l'instar de ceux
des forêts de l'Est qui préfèrent le chasser
: en Virginie (1607) et au Massachussets (1629), les premiers dindons
domestiques arrivent d'Europe avec les pionniers 6.
Cairina moschata a également fait l'objet d'une domestication
amérindienne, mais celle-ci reste plus difficile à
saisir avec précision ; C. Colomb l'aurait trouvé
domestiqué chez les habitants d'Haïti, cependant c'est
pour le Pérou qu'existent les données les plus précises
: Garcilaso de Vega décrit la seule volaille connue des Péruviens,
le nunnuma comme un canard plus petit que l'oie et plus gros
que le canard européen tandis que Velasco précise
que ce nunnuma est un pato negro (canard noir). Parmi
les différents peuples du vaste Brésil, il est possible
que certains aient domestiqué le canard musqué ; cependant
au XIXe siècle, Von den Steinen écrit qu'il n'a vu
aucun Cairina moschata domestiqué chez les Indios
bravos ou chez les Indios mamos du Matto Grosso et de
la basse vallée du Xingu qui possèdent en revanche
des chiens, des chats et parfois des poules, alors que l'élevage
de ce canard est très commun dans les villes brésiliennes 7.
L'approvisionnement en viande de canard peut aussi se faire par
la chasse, sans passage par la domestication ; encore en 1996, Cairina
moschata occupe une bonne place parmi les captures des riverains
du Rio Ucayali (Pérou) qui le nomment sachapato 8.
3. Des nourritures américaines
Aliment de prestige ou tabou, le statut accordé à
la dinde dans les différentes sociétés amérindiennes
rappelle que ce sont les sociétés qui décident,
au sein du large choix des comestibles, ce qui est bon à
manger ou ne l'est pas. Chez les Aztèques, qui en élèvent,
le dindon est un mets recherché : il n'apparaît que
sur les meilleures tables, celles des riches marchands ou du roi,
et s'apprête de diverses manières, ainsi B. Sahagún
l'évoque rôti, en pâté, au chili...9
En revanche, certaines tribus indiennes du centre et du sud-ouest
des Etats-Unis refusent, à la différence de certains
de leurs proches voisins, de consommer cette viande : les Cheyennes
du centre rejettent la chair de cet oiseau lâche qui fuit
le danger, quand les Chiricahua de l'Arizona lui reprochent son
instinct insectivore ; si ces exemples témoignent sans doute
de craintes liées au principe d'incorporation, le refus de
la chair du dindon présente parfois une plus grande complexité
: les Zuni de l'Arizona ne le mangent pas mais le considèrent
comme un oiseau sacré 10.
Pour certains groupes de pionniers, le dindon sauvage
constitue une ressource importante : dans l'Ohio et le Missouri,
la capture à l'entrée de l'hiver de ces gallinacés
bien gras permet de réaliser une provision de salé,
tandis que les ufs de dinde sont recherchés dans certains
états 11.
Plus que par son hypothétique présence sur la table
de 1621, la dinde du Thanksgiving day, cette fête nationale
qui rappelle combien le religieux imprègne la vie politique
américaine, attire l'attention par sa puissante valeur symbolique
: parmi la série de tableaux destinés à illustrer
les " quatre vérités " du discours prononcé
par F.D. Roosevelt en janvier 1941, N. Rockwell, en bon peintre
officiel de l'American way of life, représente la
liberté d'être à l'abri du besoin par une magnifique
dinde de Thanksgiving, tandis que quelques années
plus tard, Tex Avery entreprend de faire sourire un pays toujours
en guerre en dynamitant ce mythe gourmand avec Jerky turkey 12.
Dans les communautés installées en bordure
du Rio Ucayali qui sont pour l'essentiel piscivores, la chair du
sachapato jouit apparemment d'une certaine renommée
; les ufs de ce canard sont aussi appréciés
par certains groupes amérindiens 13.
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I.- A la conquête
de l'Ancien Monde
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1. Des noms d'oiseaux
Pour qualifier les premières dindes et les premiers canards
musqués qu'ils rencontrent, les conquérants européens
se réfèrent à des espèces de l'Ancien
Monde : face au dindon, C. Colomb évoque " de grosses
poules avec des plumes comme une sorte de laine " et H. Cortés
évoque des poules " grosses comme des paons " tandis
que Cairina moschata est présenté par plusieurs
auteurs comme "de moyenne corpulence entre une oye et un canard" 14.
Avec leur diffusion dans l'Ancien Monde, ces deux oiseaux reçoivent
des noms vulgaires et savants qui découlent ou alimentent
une querelle des origines.
La provenance américaine du dindon (rapidement baptisé
coc d'Inde en France, gallo ou pavoni d'India
en Italie, pavo en Espagne) est remise en cause par de grands
savants de l'époque qui, sensibles aux auteurs antiques,
le confondent bien souvent avec la pintade ; en 1555, P. Belon écrit
que " ceux qui pensent que les Cocs d'Inde n'ayent esté
cogneuz des anciens se sont trompéz. Car Varro, Columelle
& Pline montrent evidemment qu'ils estoyent des leur tems aussi
commus es mestaïries romaines qu'ils sont maintenant es nostres
: lesquels ils mommoyent de nom Grec Meleagrides et de nom latin
", Du Chesne, au début du XVIIe siècle, confond
de même l'origine du dindon avec celle de la pintade : "
le Coq d'Inde garde ce nom et en France et mesme en Italie, d'autant
qu'on lui a ainsi donné du commencement bien qu'il n'ait
esté premièrement transporté du païs d'Indie,
ains d'Afrique, qui est cause qu'en latin on l'appelle plus convenablement
Coq Africain " ; dès au moins le début du XVIIe
siècle, des auteurs distinguent nettement l'origine du "
coq ou paon d'Inde ", ainsi l'édition de 1615 de L'agriculture
et maison rustique évoque cet oiseau " des Iles
d'Inde nouvellement découvertes par les Espagnols et Portugais
", cependant la confusion avec la pintade perdure : à
l'aube du XVIIIe siècle, L. Lémery s'y englue encore
lorsqu'il tente d'expliquer les origines du dindon dans le Traité
des alimens : " Ces oiseaux étoient autrefois inconnus
aux Européens ; & ils furent apportez en premier lieu
d'une partie de l'Afrique, appelée Numidie" 15.
Les noms du canard musqué sont fort nombreux ; d'aucuns
à l'instar de C. Gessner ou d'O. de Serres l'associent précocement
aux Indes, tandis que d'autres lui accordent des qualificatifs évoquant
l'Afrique qu'ils supposent être sa patrie, ainsi il devient,
sous la plume de P. Belon, la grosse cane de la Guinée
; une liste dressée dans L'Encyclopédie, qui
le mentionne sous le nom vulgaire de canard de Barbarie,
montre que plusieurs de ses noms latins évoquent une supposée
origine africaine, ainsi Anas Cairina ou Anas Libyca.
En Allemagne, la langue vulgaire fait parfois de lui un canard
turc (un destin qui rappelle celui de la dinde, turkey,
britannique) quand ailleurs, notamment à Dax au XVIIIe siècle,
son origine étrangère est soulignée par le
nom de canard marin 16.
Cairina moschata, le nom donné au gros palmipède
américain par Linné en 1758, est rattaché à
la tradition géographique par son premier élément
tandis que le second, qui évoque une particularité
physiologique de l'oiseau, l'inscrit dans la même lignée
qu'une série de noms vulgaires insistant sur les différences
avec les anatidés locaux, tel canard muet.
2. Les débuts de la diffusion
Dès le XVIe siècle, les deux oiseaux américains
commencent à se diffuser en Europe. En 1555, le canard de
Barbarie est élevé en France depuis " pas longtemps
", mais déjà assez répandu puisque P.
Belon note qu'" il s'en trouve de si grandes quantités
par toutes nos contrées que maintenant on les nourrit par
les villes jusqu'à avoir commencement de les vendre publiquement
par les marchés " ; près d'un demi siècle,
plus tard, O. de Serres qui traite de " ceste volaille,
ja naturalisée ès climats de par-deça "
offre, par sa parfaite connaissance de la cane mestive ou bastarde
(mulard) et des conditions de son obtention, une preuve supplémentaire
de l'intégration de l'oiseau américain au corpus avicole
local ; une diffusion précoce du canard d'Inde est aussi
attestée dans d'autres pays d'Europe, ainsi, dans la première
moitié du XVIe siècle, C. Gessner dessine et décrit
cet oiseau à partir de renseignements communiqués
par un Anglais 17.
Dès son arrivée en Europe, la dinde se diffuse rapidement
dans de nombreuses contrées : en dehors de la péninsule
ibérique, elle est notamment présente au XVIe siècle
en des lieux aussi variés que la Grande-Bretagne, la France,
la Tchécoslovaquie, l'Allemagne ; à partir de la fin
de ce siècle, elle est aussi connue en Pologne où
l'archéologie confirme sa présence aux XVIIe et XVIIIe
siècles, une période durant laquelle elle est également
élevée aux Pays-Bas et en Suède où Linné
remarque un certain retard dans la maturité des mâles 18.
Tandis qu'ils se diffusent en Europe, le dindon et le canard musqué
font l'objet d'introduction dans d'autres parties de l'Ancien Monde,
avec des résultats fort divers : aux Philippines, l'implantation
de la dinde par les Espagnols ne donne guère de bons résultats,
en revanche, c'est vraisemblablement à partir de cette implantation
que le canard musqué arrive à Taiwan à la fin
du XVIIe siècle. Des marchands, notamment portugais ont amené
le dindon " au pays du Congo, à la côte d'or,
au Sénégal et autres lieux de l'Afrique ", mais
au XVIIIe siècle, il reste pour l'essentiel cantonné
aux comptoirs et aux tables des étrangers, " les naturels
du pays en faisant peu d'usage" 19.
3. Les premiers usages de deux volailles modernes
Le dindon et le barbarie deviennent des volailles de prestige dès
leur arrivée au XVIe siècle : la grosse cane de
la Guinée est servie " ès festins et noces
" tandis que la dinde figure au menu du banquet donné
en 1557 pour célébrer l'entrée à Liège
d'un nouveau prince-évêque 20.
Si les causes profondes de l'intégration rapide du dindon
au corpus alimentaire sont l'attitude héritée de l'Epoque
Médiévale de consommer toutes sortes d'oiseaux, l'attrait
pour les gros oiseaux et l'assimilation aux volailles déjà
en usage, le coq et le paon 21,
le gallinacé américain bénéficie également
de la qualité intrinsèque de sa chair : en 1570, B.
Scappi dans son Opera, établit dans la recette du dindon
rôti, une comparaison avec le paon favorable au nouveau venu 22
:
Le coq et la poule d'Inde ont un corps beaucoup
plus gros que le paon du pays. Le coq fait la roue tout comme
le paon du pays ; il a les plumes noires et blanches, et le col
crépu de peau, et, au sommet de la tête, une corne
de chair, laquelle, lorsqu'il se met en colère, gonfle
et devient grosse au point de lui couvrir tout le bec ; chez certains
autres ladite corne rouge est mêlée de violet. Il
a la poitrine large et à la pointe de celle-ci, mêlé
à ses plumes, un épi de soies pareilles à
celles du porc. Sa chair est beaucoup plus blanche et plus
tendre de celle du paon du pays, et elle se mortifie plus vite
que celle du chapon et autres semblables volailles. [...] Cette
volaille cuit beaucoup plus vite que le paon du pays [...]
Ledit coq et la poule ont la même saison que le paon du
pays ; mais il est vrai qu'à Rome ils sont en usage toute
l'année.
L'assimilation du barbarie est grandement facilitée par
la grande variété des canards déjà connus
et consommés ; en outre, Cairina moschata trouve sans
difficulté sa place au sein des deux catégories de
canards que la diététique distingue : les domestiques
et les sauvages 23.
Dès ses premières évocations, sa chair suscite
des jugements partagés ; à l'enthousiasme d'O. de
Serres, qui l'estime " très bonne et délicate
", répondent les propos mesurés de P. Belon
qui trouve que " leur chair n'est pire ne meilleure que
d'une cane ou oye privée " 24.
Aliments en vogue, les nouvelles volailles restent l'apanage exclusif
des meilleures tables, ainsi à Amsterdam où les os
de dindon n'apparaissent que dans les dépotoirs des familles
les plus riches (XVIIe-XVIIIe s.) 25.
La nouveauté du dindon et du canard musqué en fait
également des animaux bons à montrer : O. de Serres
précise que le canard d'Inde " est aussi recercé
pour le décorement de la maison, autour de laquelle est chose
plaisante à voir la diversité de la volaille "
tandis qu'à Versailles, Louis XIV fait entretenir quelques
dindons 26
; cette fonction n'a jamais disparu dans les régions où
ces volailles sont demeurées marginales : jusque tard dans
le XXe siècle, la dinde est restée au Danemark un
des pensionnaires curieux des ménageries de cirque, tandis
que dans la ville de Tarazona, au cur d'une campagne aragonaise
où le canard de Barbarie est fort rare, une bande de ces
palmipèdes anime le cours d'eau local 27.
La parfaite intégration du dindon au corpus avicole et alimentaire
se manifeste aussi par l'usage artistique de sa représentation.
Le lourd volatile trouve une place dans le jeu complexe de la nature
morte, y apparaissant en plumes, ainsi dans la Scène de
cuisine de P. C. Van Ryck (1604) ou dépouillé
comme la Scène de cuisine de D. Teniers le jeune (1644) 28.
Il s'intègre aussi à l'imaginaire littéraire,
comme le montre, plus que la présence parmi les offrandes
faites par les Gastrolâtres à leur Dieu Ventripotent
de " Cocqs, poulles & poulletz d'Inde " 29,
le choix de J. de la Fontaine d'actualiser le vieux thème
du renard rusé en plaçant sur son chemin de "
la dindonnière gent " 30.
Bien plus rares sont les représentations du canard musqué,
qui paraît " englouti " par la masse de ses cousins
; il figure néanmoins dans quelques uvres, ainsi sa
silhouette caractéristique trouve une place dans le panneau
quatorze de L'Afrique (!), une des quatre uvres de
la série Allégories des continents réalisée
vers 1664-1666 par J. Van Kessel 31.
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III.- L'enracinement
dans les terroirs européens
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1. Oiseaux et rythmes d'élevage anciens
Les dindons aux plumages colorés restent rares dans les basses-cours
européennes : alors qu'au début du XVIIe siècle,
O. de Serres remarque que la variété très blanche
est recherchée pour la seule cause de sa rareté, Buffon
au cur du XVIIIe siècle note que la majorité
des dindons ont " le plumage tirant sur le noir, avec un peu
de blanc à l'extrémité des plumes " après
avoir évoqué l'existence des " blancs, d'autres
variés de noir et de blanc, d'autres de blanc et d'un jaune
roussâtre, et d'autres d'un gris uniforme, qui sont les plus
rares de tous ". Tout en montrant le maintien de la domination
des plumages sombres, la mise en relation de ces deux textes suggère
néanmoins que la variété blanche, qui au XVIIIe
siècle est jugée plus robuste par certains, a progressé
au cours de l'Epoque Moderne 32.
Les changements de leur morphologie sont difficiles à saisir,
mais sans doute faut-il se méfier de l'idée présente
chez de nombreux auteurs (et même Buffon) que les dindons
sauvages " sont beaucoup plus gros ", car il s'agit d'un
thème apparemment construit sur des récits de voyage
anciens : déjà L. Lémery écrit dans
son Traité des alimens : " On rapporte qu'en
Amérique, dans la Nouvelle Angleterre & dans la Virginie,
les coqs d'Inde sont plus grands et d'un goût encore plus
exquis, que dans nos pays " 33.
Une comparaison des mensurations du canard de Barbarie mâle
de trois ans décrit dans l'Encyclopédie...
et de celles du Cairina moschata sauvage que nous avons trouvées
publiées montre des gabarits proches ; en revanche, les plumages
des sujets domestiques se diversifient assez tôt : du passage
touffu que P. Belon consacre à la couleur des grosses
canes de Guinée, il ressort qu'elles sont " communément
noires & meslez d'autres diverses couleurs " mais qu'ils
existent tanstot des sujets blancs (ce qui va dans le sens
de l'hypothèse du résultat d'une mutation très
ancienne 34)
et deux siècles plus tard, l'Encyclopédie précise
que " les couleurs varient comme dans tous les oiseaux domestiques
" et décrit un sujet dont 35:
[...] la tête, & le dessus du cou sur
la moitié de sa longueur, sont panachés de noir
& de blanc ; tout le reste du dessus du cou, le dos entier,
le croupion, & la queue, sont d'une couleur obscure &
changeante, mêlée d'or, de pourpre, de bleu &
de verd ; les six premieres grandes plumes des aîles sont
blanches ; les dix-sept suivantes sont de la même couleur
que les longues plumes de l'épaule & de la queue, la
partie moyenne de ces dix-sept grandes plumes de l'aile est panachée
de noir & de blanc, principalement sur les barbes intérieures
: car les barbes extérieures des dernieres de ces dix-sept
grandes plumes, sont de même couleur que l'extrémité,
& les trois ou quatre dernieres grandes plumes sont entierement
de la même couleur que la pointe des autres ; toutes les
plumes qui recouvrent les grandes qui sont blanches, à
l'exception des six ou sept premieres, qui sont en grande partie
de la couleur changeante qui est sur la plûpart des grandes
plumes : tout le dessous de l'aile est blanc, à l'exception
des endroits des plumes qui sont de couleur changeante à
l'extérieur ; l'intérieur en est brun ; la gorge
est tachetée de blanc, de brun, & de noir ; le cou
& la poitrine sont blancs, avec des taches irrégulieres
sur le jabot, qui sont formées par plusieurs plumes brunes
mêlées parmi les blanches ; le ventre & les cuisses
sont bruns ; les côtés & le dessous de la queue
sont aussi d'une couleur brune, mais elle est un peu mêlée
de couleur changeante [...]
Le croisement du canard de Barbarie et de la cane commune, en vue
de l'obtention de la cane mestive ou bastarde, a été
précocement pratiqué puisque à l'aube du XVIIe
siècle, O. de Serres en maîtrise déjà
les principaux paramètres 36
; ce mulard, stérile (en raison de l'impossibilité
d'appariement des chromosomes provenant du barbarie et du commun
au moment de la méiose dans ses cellules germinales 37),
joue, dès les premiers temps du gavage, un rôle essentiel
dans la production du foie gras : il est le seul canard à
foie gras évoqué par E. Dralet dans le Gers en l'an
IX, le canard d'Inde n'étant évoqué
que comme son géniteur 38.
L'élevage préindustriel du dindon présente,
comme le remarque B. Denis, une certaine fixité 39:
la crise du rouge qui reste toujours un moment très délicat,
puis vient le temps des parcours " à l'ombre d'une baguette 40",
et, ultime épreuve, la période de l'engraissement
dont les méthodes sont variables : J. Farley conseille de
faire avaler aux volatiles des pâtons préparés
avec de la farine d'orge et du lait, trois fois par jour pendant
deux ou trois semaines, tandis que les religieuses du Chapelet d'Agen
utilisent des glands 41;
ces techniques qui consistent comme le remarque La maison rustique
du XIXe siècle à faire " avaler à
l'animal la nourriture qu'il ne prendrait pas de lui même
en quantité nécessaire " constituent de véritables
formes de gavage (gaver : " faire manger de force et abondamment
") très proche d'une des techniques employées
pour les oies ou les canards évoqués par E. Dralet
(" on les gorge deux à trois fois par jour, en leur
enfonçant le grain dans le gosier, soit à la main,
soit au moyen d'une espèce d'entonnoir de fer blanc ") 42.
La vie de certains canards semble plus paisible même si elle
ne nous est connue que par sa fin violente à l'instar de
celle de ce canard de Barbarie parisien qui nageait tranquillement
sur la Seine, un jour de 1737... quand le croc d'un passeur d'eau
au port au plâtre l'a assommé 43.
2. Cuisines de la dinde et du canard
Au cours de l'Epoque Moderne, la consommation de dinde se diffuse
au sein d'une élite plus large que le cercle de ses premiers
amateurs et le bel oiseau s'aventure jusqu'aux tables de la bourgeoisie
aisée comme cela est le cas au Portugal à la fin du
XVIIIe siècle 44.
Sa présence sur les tables est multiforme ; elle peut se
servir rôtie entière, accompagnée d'une sauce
aigre-douce (selon les préceptes de J. Altamiras) ou aux
huîtres (à la manière du Londonien J. Farley)
mais aussi préparée en morceaux : la Science du
maître d'hôtel cuisinier propose de réaliser
huit entrées d'ailerons, une daube de dindon accompagnée
et une galantine 45;
en fait, l'âge et le sexe de l'animal déterminent sa
qualité, l'Encyclopédie précise qu'"
La chair de la poule d'Inde est plus savoureuse ou d'un meilleur
suc que celle du dindonneau qu'on mange à la fin de l'été
& en automne, parce qu'elle est plus faite. Elle est plus délicate
que celle du mâle, c'est-à-dire du jeune coq d'Inde
du même âge ", et induisent son mode de préparation,
" Les honneurs de la daube sont réservés aux
dindes douairières ; ce n'est guère qu'ainsi que l'on
consent à les admettre sur nos tables ; tant on est injuste
envers le beau sexe dès qu'il n'est plus dans la première
jeunesse. ", note Grimod de la Reynière 46.
Les dindes truffées originaires de quelques régions
connaissent une vogue considérable durant le XVIIIe siècle
et une bonne partie du siècle suivant, à l'instar
de celles du Mans dont un spécimen se trouve au centre d'une
comédie éponyme de 1783 ou de celles du Périgord,
si réputées qu'elles viennent même s'égarer
au cur du débat politique de la France en révolution 47.
Canard domestique parmi les autres, le canard de Barbarie ne fait
pas l'objet d'une cuisine particulière. Au XIXe siècle,
alors que la Maison rustique... juge sa chair excellente,
à condition toutefois que la tête du volatile soit
tranchée aussitôt après le sacrifice pour éviter
que toute la chair s'imprègne d'une odeur de musc, les jugements
des cuisiniers au sujet de ce canard sont plus nuancés, ainsi
celui d'A. Beauvilliers ; A. Dumas, en compilateur brouillon des
idées gourmandes de son époque, fait écho aux
deux points de vue dans son Petit dictionnaire..., écrivant
" le canard musqué dont la chair est très délicate,
mais il faut avoir soin de couper le croupion avant de le faire
cuire, sans cette précaution il prend une odeur de musc si
forte qu'il est presque impossible de le manger " puis "
celle [espèce] de Barbarie, qui est la plus grosse, moins
délicate et plus sujette à sentir le musc " 48.
Dans le Sud-Ouest de la France, il n'est qu'une des deux variétés
de canards gras dont la chair est transformée en confit et
dont le foie est mis en uvre dans diverses préparations,
ce précieux organe faisant en effet dans cette région
d'une cuisine variée dès au moins le XVIIIe siècle
: les Capitouls des années 1780 le goûtent frais avec
une sauce, en vol-au-vent ou sous la forme du pâté
truffé qui confère à cette ville et à
quelques autres une renommée gastronomique considérable 49.
Au temps du triomphe de la cuisine française, quand certains
comparent le foie de canard à celui de l'oie, Théron
de Montaugé pense que le produit " du canard est plus
fin et plus délicat ", d'autres préfèrent
penser ces denrées en des termes de complémentarité,
tel A. Escoffier qui écrit " En général
on préfère les foies d'oie pour les préparations
chaudes, tandis que ceux de canard sont réservés pour
les conserves ou le froid " 50.
3. De la dinde à Noël
Avant de devenir un plat emblématique du réveillon,
la dinde s'impose sur les tables de la Saint-Martin où elle
remplace l'oie : à Paris, au début du XIXe siècle,
elle est " le rôti obligé du onze novembre 51"
; dans le courant du siècle, elle fait son apparition sur
les tables de Noël dont elle devient un des éléments
caractéristiques, comme le montre Les trois messes basses
d'A. Daudet dont les " deux dindes magnifiques bourrées
de truffes " n'appartiennent pas en réalité aux
plaisirs des réveillons du passé mais à ceux
de la seconde moitié du XIXe siècle 52.
La Grande encyclopédie rédigée à
la fin du XIXe siècle remarque qu'en " Angleterre, une
oie grasse est de tradition " au réveillon ; en fait
dans ce royaume, dinde et oie prédominent selon des périodes
: le goût pour la dinde règne durant la plus grande
partie du XXe siècle, avant que l'attrait pour l'oie dont
le renouveau est perceptible dès le début des années
1980, ne reprenne le dessus dans le courant des années 1990.
Dans de nombreuses régions, l'intégration de la dinde
au réveillon est tardive et due à des impulsions extérieures,
ainsi au Danemark où elle ne se réalise, sous le fait
d'une influence anglaise, qu'à partir des années 1860 53.
Néanmoins au XXe siècle, avant les développements
de l'élevage industriel, la consommation de dinde se concentre
dans de nombreux endroits au moment de Noël : aux Halles de
Paris, au début des années 1960, quatre-vingt-cinq
pour cent des transactions concernant la dinde ont lieu en décembre,
tandis qu'un quart de siècle plus tard dans une Espagne dont
la filière dindonnière est peu développée,
quatre-vingt pour cent de la consommation annuelle a lieu durant
les fêtes de fin d'année 54.
|
IV.- Les temps
industriels
|
1. Oiseaux d'aujourd'hui
Les transformations qui fondent la spécificité des
oiseaux très performants exploités par l'aviculture
industrielle s'inscrivent presque dans le seul vingtième
siècle. Avec, dans les années 1870, l'introduction
du puissant dindon bronzé d'Amérique en Angleterre,
l'apport considérable des sélectionneurs américains
aux éleveurs européens ne fait que commencer. Dans
le courant du XXe siècle, les techniciens étasuniens
perfectionnent des souches ultra-lourdes utiles en croisement (en
1930, des mâles pesant dix-huit kilogrammes sont présentés
à l'exposition de Portland ...au début des années
1990, les plus beaux représentants de ces souches atteignent
trente cinq à quarante kilogrammes) mais mettent aussi au
point des races intéressant directement la production à
l'instar du blanc de Beltsville obtenu en 1951. En France,
ces créations américaines sont intégrées
à des efforts nationaux d'amélioration, ainsi le croisement
du petit beltsville et d'une race noire française
permet la mise au point de la bétina ou, en 1967, de la blanche
bétiboul, une souche super-médium. Le mini-dindon
capable de " rôtir facilement dans les cuisinières
de ménage de format réduit " et que d'aucuns
croient à la fin des années 1960 appelé à
devenir le " rôti de prédilection de la ménagère
souvent déçue de la viande de poulet ", ne connaît
qu'un bref succès : au début des années 1980,
tandis que l'intérêt pour la mini-dinde New-Hollande
est retombé, les souches mi-lourdes sont les plus recherchées 55.
Aujourd'hui, l'orientation du marché vers les produits de
découpe s'accompagne d'un alourdissement continu des carcasses
: entre 1980 et 1998, leur poids moyen a augmenté de quarante-deux
virgule six pour cent 56.
En France, le dernier tiers du XXe siècle consacre le triomphe
de Cairina moschata : alors qu'au début des années
1970, sa part dans la production de canard n'excède guère
quarante pour cent, elle en dépasse largement les quatre-vingt
pour cent en 1985 ; cette nette domination reste d'actualité
: en 1997, quatre-vingt-six pour cent des canetons destinés
à la production de viande sont de Barbarie 57.
Une sélection plus poussée du canard de Barbarie joue
un rôle certain dans ce rapide changement qui, par la situation
qu'il crée, (en devenant le principal pourvoyeur de viande,
Cairina moschata se retrouve au centre de toute la filière
canard puisqu'il est aussi nécessaire à la production
du mulard), appelle d'autres améliorations ; elle exploite
notamment les diverses possibilités offertes par la génétique
et se traduit par la mise au point de diverses souches à
l'instar de la R51 médium, de la R51 lourd
et de la ST4 compact commercialisées en 2001 par un
gros accouveur des Pays de Loire 58.
Evolution
des consommations individuelles de dinde et de canard
en Kg par personne et par an
d'après P. Magdelaine,
"Situation du marché français et international
du canard", ITAVI, 1998
Outre la sélection des oiseaux, des techniques
nouvelles caractérisent l'élevage industriel qui se
développe dans le dernier tiers du XXe siècle. Bien
des aspects des " méthodes américaines "
qui bouleversent les usages anciens de la production dindonnière
au cours de cette période se retrouvent dans l'élevage
du canard, ainsi la claustration, l'alimentation composée
ou l'insémination artificielle qui est un élément
maîtrisé de la production du mulard à la fin
des années 1980 (longtemps après celle de la dinde) 59.
2. Le triomphe des découpes
Les formes de consommation du canard et de la dinde évoluent
fortement au cours de ce bref âge industriel, manger de ces
volailles signifiant de plus en plus faire usage de découpes
; l'industrie de la transformation de la dinde naît en France
dans les années 1960, en lien avec l'intensification de la
production, les découpes permettant de valoriser les lourdes
carcasses des mâles ; puis ne cesse de se développer
: en 1998, alors qu'en moyenne chaque Français aurait consommé
six virgule deux kilogrammes (p.e.carcasse) de viande de dinde (ce
qui correspond à un quart de sa consommation de volaille
et place la dinde au quatrième rang de ses consommations
carnées derrière le porc, le buf et le poulet),
la dinde de découpe représente quatre-vingt-dix pour
cent des volumes produits 60.
Présentée en rôti ou en escalope, cette viande
entretient une relation ambiguë avec sa catégorie d'origine
: au début des années 1980, les ménagères
allemandes considèrent la dinde comme une viande de substitution
au veau, qu'elles n'achètent plus à cause de son prix
et de l'épineuse question des hormones, plutôt que
comme une volaille ; le statut de viande blanche apparaît
aussi dans sa relation avec la viande de porc : tandis que dans
la France actuelle, la dinde et le porc sont en possible concurrence,
comme le rappelle le rôle de la forte compétitivité
du porc, due à la chute de son prix, dans la situation très
difficile du marché de la dinde en automne 1998, la consommation
moyenne de dinde d'un Israélien pour cette même année,
douze kilogrammes et demi (ce qui fait de lui le plus gros amateur
mondial) tient sans doute en partie à la capacité
de l'oiseau à remplacer l'animal prohibé dans la "
charcuterie " 61.
Entre 1980 et 1997, le canard est la viande dont la consommation
progresse le plus, avec un taux de croissance annuel de six virgule
sept pour cent. Dans le même temps les formes de son emploi
change fortement ; alors que s'industrialise la production du canard
de Barbarie, la découpe apparaît comme une solution
pour écouler les lourdes carcasses des mâles que le
développement tardif de leurs filets contraint à abattre
à un âge plus tardif que les canettes vendues entières
; en 1997, la découpe de canard à rôtir représente
quarante pour cent des abattages contrôlés soit un
peu plus de quarante-trois milliers de tonnes. En fait, bien que
cette production ait augmenté de cinquante et un pour cent
entre 1995 et 1997, ce tonnage ne représente pas même
la moitié de l'ensemble des découpes, car il faut
compter avec la très forte production de canard gras : le
magret, né du développement de cette filière
et devenu une référence dans l'esprit des consommateurs
qui ne le distinguent pas clairement du filet maigre, constitue
aujourd'hui un des produits de découpe les plus appréciés,
alliant le prestige du canard à une préparation rapide
et facile. Contrairement à celle de la dinde, la progression
des achats de canard s'accompagne d'une fermeté des prix
qui joue dans les représentations du produit : même
plus abondamment consommé et découpé, le canard
conserve le statut d'une viande haut de gamme ; les résultats
d'ateliers mis en place en 1997 dans les régions parisienne,
lyonnaise et toulousaine montrent d'ailleurs que nombre de consommateurs
n'associent pas dans leur esprit le canard à l'élevage
industriel 62.
3. Le marché de la qualité
A côté de ceux de la dinde ou du canard industriel
banals, existent des produits dont les emplois et la valorisation
font presque des produits différents. Vendue entière,
la dinde de Noël labellisée reste un produit festif
hautement valorisé, ainsi en France, sa production augmente
constamment dans la première moitié des années
1990, avant de reculer à partir de 1995, concurrencée
par le chapon ; pour le canard, la fragmentation du marché
est flagrante dans le cas du foie gras : le bloc fait de lui un
produit festif démocratisé mais le foie entier reste
un produit haut de gamme dont les achats continuent d'augmenter
à rythme plus faible que le précédent 63.
L'authentification de la marchandise joue un rôle essentiel
sur le marché de qualité des deux volailles : le ministère
de l'Agriculture reconnaît actuellement plus de vingt-cinq
labels rouges, labels régionaux ou certificat de conformité
avec IGP dans le domaine de la production de dinde et neuf dans
celui de la filière canard. A côté des classiques
dindes de Noël et des canards de Barbarie fermiers, garantis
par exemple par la double indication géographique protégée
Challans et Vendée, des dindes fermières à
rôtir surgelées, à l'instar de celles de l'Argoat,
et des découpes de canard de Barbarie fermier élevé
en plein air surgelées, ainsi celles de l'IGP Maine, montre
que le souci de l'origine identifiée s'étend par delà
la période des fêtes de fin d'année et prend
des formes adaptées aux modes de consommation courants 64.
Localement, la construction de l'authentique peut s'intégrer
à de complexes dynamiques locales, où la promotion
acteur de développement se conjugue aux sociabilités
locales : quand le onze novembre, Varaignes fête le dindon
périgourdin, derrière le défilé d'oiseaux
encadré par des gardes en costume folklorique, le concours
du " glouglou " et le banquet se trouve le travail d'une
foule de bénévoles 65.
Arrivés du Nouveau Monde à l'aube de l'Epoque Moderne,
le dindon et le canard musqué se sont rapidement intégrés
au corpus alimentaire de bien des régions d'Europe, s'installant
par endroits avec un tel succès qu'ils sont devenus dès
avant la fin de l'Ancien Régime des piliers de la réputation
gourmande de quelques terroirs, songeons aux dindes du Mans ou aux
barbaries liés aux pâtés de foie gras toulousains,
rappelant ainsi le dynamisme nécessaire des répertoires
alimentaires régionaux et des cuisines qui les mettent en
uvre. Au fil de leur longue histoire, ces deux volailles rappellent
aussi que l'alimentation humaine ne saurait jamais se résumer
à une simple affaire de nutriments : dinde tabou de certaines
tribus indiennes, distingué foie de canard, dinde rituelle
de la Thanksgiving ou de Noël, canard de Challans labellisé,...
sont autant de témoins des dimensions sociales de l'acte
de manger. Leurs avatars récents, escalopes de dindes, filets
de canards et autres découpes, enfants de l'ère industrielle,
révèlent quant à eux bien des choses sur le
mangeur contemporain ; sa tendance à désanimaliser
la viande du quotidien, ses soucis de diététique,
mais aussi sa volonté de choisir, sa quête au moins
occasionnelle de l'authentique, un phnix toujours réinventé
: l'escalope n'élimine pas la saisonnière dinde fermière
bardée de garantis et, à côté, du bloc
de foie gras à très bon marché, il y existe
toujours le foie entier IGP. Le trajet parcouru par les ancêtres
des dindons et des canards de Barbarie actuels rappelle le caractère
intrinsèquement dynamique de notre corpus alimentaire, aussi
peut-il nous inviter à jeter un regard particulièrement
attentif au devenir européen d'un oiseau à côté
duquel le plus obèse des dindons lourds n'est qu'un poids
coq... l'autruche.
1.
http://lionfish.ims.usm.edu/~musweb/nis/Cairina_moschata.html
; L. H. Elizondo C., "Cairina moschata", Instituto
nacional de la biodiversidad Costa Rica, http://www.inbio.ac.cr
; J. Felix, Faune d'Amérique, Paris, Grund, 1980,
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2.
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Felix, Faune d'Amérique, Paris, Grund, 1980, p. 205
; "Meleagris Gallopavo", http://www.fs.fed.us.database
; C. Lefèvre et M.C. Marinval-Vigne, " Histoire culturelle
du dindon dans le Nouveau Monde. ", Ethnozootechnie,
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3.
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Monde. ", Ethnozootechnie, n°49, 1992, p. 55 ; A.
Brillat-Savarin, Physiologie du goût (1825), Paris,
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4.
http://lionfish.ims.usm.edu/~musweb/nis/Cairina_moschata.html
; L. H. Elizondo C., "Cairina moschata", Instituto
nacional de la biodiversidad Costa Rica, http://www.inbio.ac.cr
; http://www.arthurgrosset.com.
5.
C.
Lefèvre et M.C. Marinval-Vigne, " Histoire culturelle
du dindon dans le Nouveau Monde. ", Ethnozootechnie,
n° 9, 1992, p. 35.
6.
C.
Lefèvre et M.C. Marinval-Vigne, " Histoire culturelle
du dindon dans le Nouveau Monde. ", Ethnozootechnie,
n° 9, 1992, p. 31, p. 35, p. 37 et p. 39.
7.
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", Bulletin de la Société Naturaliste d'acclimatation
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8.
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de subsitencia en comunidades ribereñas del Ucayali/Puinahua
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3-7 de Diciembre de 1997.
9.
C.
Lefèvre et M.C. Marinval-Vigne, "Histoire culturelle
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10.
C.
Lefèvre et M.C. Marinval-Vigne, "Histoire culturelle
du dindon dans le Nouveau Monde", Ethnozootechnie, n°
9, 1992, p. 39 et p. 42.
11.
C.
Lefèvre et M.C. Marinval-Vigne, " Histoire culturelle
du dindon dans le Nouveau Monde. ", Ethnozootechnie,
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12.
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à l'abri du besoin, huile sur toile publiée dans le
Saturday Evening post, 06/03/1943 ; Tex Avery, Jerky Turkey,
avril 1945.
13.
J.A. Gonzáles, " Aves silvestres de importancia para
la caza de subsitencia en comunidades ribereñas del Ucayali/puinahua
(Loreto, Perú). ", IIIe Congreso Internacional sobre
Manejo de Fauna Silvestre en la Amazonia. Santa Cruz, Bolivia.
3-7 de Diciembre de 1997 ; "Cairina moschata",
Instituto nacional de la biodiversidad Costa Rica, http://www.inbio.ac.cr.
14.
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Monde. ", Ethnozootechnie, n°49, 1992, p. 47 ; P.
Belon, L'histoire de la nature des oyseaux..., Paris, Gilles
Corrozt, 1555, p. 174.
15.
P.
Belon, L'histoire de la nature des oyseaux..., Paris, Gilles
Corrozt, 1555, p. 248 ; Du Chesne, Le pourtraict de la santé,
Paris, C. Morel, 1620, p.p. 422-423 ; C. Estienne, L'agriculture
et maison rustique, Paris, Nicolas de la Vigne, 1615, p. 83
; L. Lémery, Traité des alimens, Paris, P.
Witte, 1705, p. 311.
16.
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(1600), Arles, Actes Sud, 1996, p. 555 ; H. Brézol, "
L'origine du cobaye et du canard de Barbarie. ", Bulletin
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1889, p. 4 ; P. Belon, L'histoire de la nature des oyseaux...,
Paris, Gilles Corrozt, 1555, p. 174 ; " Canard de Barbarie
", L'Encyclopédie ou dictionnaire raisonné...
(1751-1777), Marsanne, Redon, Cd-Rom ; Arch. dép. Landes,
3E 23/106, 25/07/1782.
17.
P. Belon, L'histoire
de la nature des oyseaux..., Paris, Gilles Corrozt, 1555, p.
174 ; O. de Serres, Le théâtre d'agriculture et
mesnage des champs (1600), Arles, Actes Sud, 1996, p. 555 ;
H. Brézol, " L'origine du cobaye et du canard de Barbarie.
", Bulletin de la Société Naturaliste d'acclimatation
de France, 1889, p. 4.
18.
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Paris, P. de la Sorbonne, 1985, p. 35 ; F. Audouin-Rouzeau et J.
Pichon, " Témoignages ostéoarchéologiques
sur la place du dindon dans l'Europe des temps modernes. ",
Ethnozootechnie, n° 9, 1992, p. 63 ; G. L. de Buffon,
uvres complètes, t. 5 (1770), Paris, Garnier,
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19.
G. L. de Buffon,
uvres complètes, t. 5 (1770), Paris, Garnier,
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Platyrinchos) de Taiwan ", Ethnozootechnie, n° 39,
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20.
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Calmann-Lévy, 1984, p. 112.
21.
J.-L.
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siècles. ", Ethnozootechnie, n° 9, 1992,
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22.
Cité
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23.
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24.
O.
de Serres, Le théâtre d'agriculture et mesnage des
champs (1600), Arles, Actes Sud, 1996, p. 556 ; P. Belon, L'histoire
de la nature des oyseaux..., Paris, Gilles Corrozt, 1555, p.
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25.
F. Audouin-Rouzeau
et J. Pichon, " Témoignages ostéoarchéologiques
sur la place du dindon dans l'Europe des temps modernes. ",
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de Serres, Le théâtre d'agriculture et mesnage des
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28.
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Museum ; D. Teniers le jeune, Scène de cuisine, 1644,
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32.
O.
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de Buffon, uvres complètes, t. 5 (1770), Paris,
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L. de Buffon, uvres complètes, t. 5 (1770),
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L'histoire de la nature des oyseaux..., Paris, Gilles Corrozt,
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48.
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50.
Théron
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From America to European countries : turkey (Meleagris gallopavo)
and muscovy duck (Cairina moschata) 16th-20th centuries
This article offers a overview of turkey and muscovy duck histories,
especially since the 16th century, combining animal history, zooanthropology,
food history, art history and archaeology.
De America a los campos europeos : el pavo (Meleagris gallopavo)
y el pato almizclero (Cairina moschata) del siglo XVI al
XX.
Esta comunicacíon acerca de las historias del pavo y del
pato de Berbería, entre historia de los animales y historia
de la alimentación, se apoya en varias fuentes : datos arqueológicos,
cuadros, archivos, etc.
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