Bière de mil 
Résumé de la conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 25 juin 2003
& société dogon (Mali)

par Éric Jolly - CNRS
(ESA 8048 - Systèmes de Pensée en Afrique noire)



     
La bière de mil dans le cycle de production agricole :
le reste engendre le tout

Jarre contenant la bière préparée
Jarre contenant
la bière préparée

© E.Jolly

Établis à l'est du Mali, dans la bande soudano-sahélienne, les Dogon sont des agriculteurs pratiquant une quasi monoculture de mil (ou de sorgho). Cette céréale emprunte des circuits économiques différents selon sa destination culinaire. Le grain produit par chaque famille sert en priorité à son alimentation ; il est cuisiné sous forme de repas solide et consommé en silence dans l'intimité des maisons. En revanche, le mil acheté ou produit collectivement est converti en bière pour être utilisé à des fins sociales et religieuses, hors du cadre domestique, selon une logique privilégiant non plus la subsistance mais la communication et les redistributions somptuaires. Sous sa forme liquide et fermentée, le mil cesse d'être la nourriture familiale de base pour devenir une boisson collective, indispensable à la vie en société. Encore faut-il distinguer bière commerciale et bière cérémonielle. La première est confectionnée avec le mil acheté par les femmes et circule entre les buveurs parallèlement aux relations interpersonnelles d'amitié et de voisinage. Consommée publiquement dans les marchés ou les " cabarets ", cette bière est la principale ressource monétaire des femmes et la plus importante source de loisirs masculins.

Jarre contenant la bière préparée
Préparation et chauffage
de la bière de mil

© E.Jolly


© E.Jolly

Quant à la bière cérémonielle, elle est indépendante des circuits commerciaux et circule parallèlement aux réseaux d'alliance et de parenté. Elle est confectionnée grâce au " trop-plein " de mil des cultivateurs ou au " surplus " céréalier généré par les champs ou les travaux collectifs. La bière exige de tels excédents : les champs de fonction ou le débordement volontaire des paniers de mil ne visent d'ailleurs qu'à en produire. Et avant d'entamer la nouvelle récolte, les hommes mettront de côté ce qui doit obligatoirement rester jusqu'à l'année suivante pour être restitué sous forme de bière aux entités gardiennes du mil. Étape obligée du cycle du mil, la transformation du grain en bière garantit ainsi la continuité du procès agricole, sans jamais être assimilable à un gaspillage.

 

 

Construction de l'ancestralité et des générations masculines

Jarre contenant la bière préparée
© E.Jolly

Aux deux extrémités du cycle de vie, dons et consommation de bière construisent l'identité sociale du nourrisson et l'ancestralisation du défunt. Le premier devient un individu à part entière en recevant un nom et en goûtant simultanément la "petite bière" conservée dans sa maison de lignage, tandis que le second se transforme en ancêtre en étant abreuvé de moût non fermenté. L'un et l'autre boivent la même bière que les hommes de leur lignage mais à des étapes différentes de sa maturation : les ancêtres ont droit à la première part du moût, versée dans les poteries de leur autel ; le lendemain, les hommes consomment cette boisson après fermentation ; et les " nouveaux entrants ", âgés de moins d'un an, goûtent deux ou trois jours plus tard le résidu. En établissant une continuité temprelle entre ces différents buveurs, la bière les rattache tous à une même chaîne généalogique, depuis l'ancêtre-fondateur jusqu'au nouveau-né.

La bière du sigi construit également les générations masculines et la fiction de leur auto-engendrement. Tous les soixante ans, elle est à la fois le " prix " à payer pour passer d'une "génération" à l'autre, et la condition de la transmission du savoir des Pères vers les Fils, lors de l'apprentissage de la langue du sigi. Elle organise également la transmission de ce rituel le long d'une chaîne ininterrompue de villages, en étant offerte d'une localité à l'autre pendant sept ans ; et elle boucle ce cycle septennal de manière circulaire grâce à un ultime don de bière, du dernier de ces villages au premier. Par ailleurs, sa consommation par ordre d'âge décroissant, du premier mort humain jusqu'aux garçons nouveau-nés, permet de reconstituer une lignée masculine à l'échelle de tout un village, indépendamment des relations de parenté.

 

La bière marqueur du temps rituel
Jarre contenant la bière préparée
© E.Jolly

Succession de séquences s'étalant invariablement sur dix jours, le processus de fabrication de la bière borne, ponctue et structure les rituels villageois, tout en servant de repère à leurs acteurs. Si ces derniers n'ont pas d'idée claire sur l'enchaînement des différentes étapes d'une cérémonie, ils savent qu'ils doivent accomplir telle action à tel moment du maltage, du touraillage, du broyage du malt, du brassage ou de la fermentation. Le procès de fabrication de la bière remplit également l'intervalle de dix jours séparant deux rituels, et les relient ainsi entre eux, qu'ils soient célébrés dans un même lieu ou dans deux villages voisins. De la phase du maltage à sa consommation, la bière introduit donc de l'ordre, de la continuité et du sens à l'intérieur ou entre les rituels, en évitant toute coupure dans leur déroulement, leur enchaînement et leur transmission.

 

L'ivrognerie masculine ou féminine

Le contrôle ou au contraire le dérèglement de la parole et des orifices corporels délimite la frontière entre le savoir boire et l'ivrognerie, mais avec de nettes différences selon les sexes. Qualifié d'" avaleur de bière " ou de " jarre percée ", l'ivrogne masculin est un glouton à la bouche et à l'anus grand ouvert, incapable de maîtriser ce qui entre ou ce qui sort de ses différents orifices, par opposition à l'idéal masculin d'un corps bien obstrué (synonyme de décence, de maîtrise de soi et de maintien du secret). Dans l'imaginaire dogon, la réaction organique de l'ivrogne est le reflet de son inconduite, de sa " bassesse " et de sa souillure morale : ne pouvant se contenir, il se vide par le bas après s'être rempli par le haut, en se couvrant ainsi d'excréments et de honte.

Jarre contenant la bière préparée
© E.Jolly

Quant à l'ivresse féminine, elle génère, pour les Dogon, une boulimie de nature exclusivement sexuelle. L'ivrognesse est une nymphomane au sexe insatiable, dénudé et béant, se jetant avidement sur les hommes pour les soumettre à ses désirs. Menaçant le pouvoir masculin, toute ivresse féminine est donc condamnée, à l'exception des femmes qui ne sont pas - ou ne sont plus - des partenaires sexuelles potentielles : teinturières et épouses de griots, ou encore veuves d'un âge respectable. Dans la tradition orale dogon comme dans les fantasmes masculins, la sexualité agressive ou transgressive des femmes-ogresses est d'ailleurs doublement liée au boire : d'une part, à travers la lubricité présumée des ivrognesses, qui se repaissent goulûment des hommes, et d'autre part, à travers l'enivrement des hommes par leurs épouses, dans le but de les déposséder de leur virilité. Enivrer son conjoint, dans les contes ou les légendes, est une traîtrise typiquement féminine, en vue de la castration réelle ou symbolique du mari.

Jarre contenant la bière préparée
© E.Jolly

Mais attention, ces stéréotypes dominants correspondent avant tout au point de vue des hommes et, d'autre part, ils ne rendent pas compte de la diversité des comportements individuels ou de l'ambivalence du regard porté sur l'ivrogne de sexe masculin. Si le " mauvais buveur " est un consommateur solitaire et honteux qui se coupe de l'échange, l'ivrogne est un bouffon risible et un provocateur menaçant qui joue le jeu que l'on attend de lui, avec la complicité de tous. Ne connaissant ni la honte ni la peur, il incarne un buveur héroïque et singulier dont l'inconduite est socialement acceptée et même attendue. Ses liens avec le monde des génies le qualifient d'ailleurs pour être chef des masques, tandis que son statut de contre-modèle le conduit à occuper une place unique d'ivrogne du village. À travers la démesure et l'outrance, l'ivrognerie masculine apparaît ainsi comme une des voix possibles de l'émergence individuelle.

 

Du savoir boire à la maîtrise de la parole
Jarre contenant la bière préparée
© E.Jolly

Par opposition à l'ivrogne, le modèle idéal du buveur dogon est un homme qui sait parler, chanter ou se taire, en maîtrisant tout ce qui entre et sort de sa bouche. Il n'est pas pour autant un consommateur " modéré ". Seuls les vieillards boivent avec retenue. La consommation de bière des Jeunes s'effectue certes à l'abri des regards indiscrets mais sans aucune réserve, dans une ambiance ludique et érotique propice aux conversations galantes, aux plaisanteries salaces et aux chants amoureux. Quant aux Hommes de 37 à 69 ans, ils n'hésitent pas à se donner en spectacle dans les "cabarets" en privilégiant un boire collectif, public et exclusivement masculin. Leur bavardage sort ainsi du contexte semi-clandestin des relations prémaritales pour devenir l'expression de la sociabilité masculine et de l'identité virile. Leurs paroles s'échangent sous formes de conversations amicales, de débats agités ou encore de joutes oratoires, en passant très facilement de la complicité à l'affrontement verbal.
Tant que le buveur domine la boisson, la bière est censée " accroître l'esprit ", selon les représentations dogon. Voilà pourquoi tout chanteur boit copieusement pour améliorer sa capacité de mémorisation, son sens de la répartie et ses performances orales. Spécialiste des duels oratoires, le chanteur de baji kan est, de fait, un " grand buveur ", toujours maître de lui-même, fréquentant assidûment les cabarets de sa région pour y défier les autres consommateurs. À travers ses manières de boire, de chanter et de provoquer les autres, ce barde itinérant ne manifeste pas seulement ses talents de chanteur ; il suggère qu'il possède un savoir-faire magique lui permettant de dominer ou de neutraliser son ivresse, ses rivaux et le poison ajouté à sa bière. Mais pour entretenir sa réputation d'"homme fort", tout "champion" de baji kan est condamné à courir de cabaret en cabaret, à la recherche de nouveaux adversaires à affronter.

Alors que les cabarets villageois sont des espaces de convivialité où les hommes conversent librement entre eux, en se jouant des statuts individuels, les échanges de paroles et de bouteilles de bière sont beaucoup plus formels dans les bars des rares villes du pays dogon. C'est particulièrement flagrant lorsqu'un cercle d'habitués partage la même table. S'ils sont invités, ces buveurs s'exprimeront à tour de rôle pour remercier celui qui offre la bière, en s'acquittant de leur dette par une débauche de compliments ; ce qui les dispense de rendre l'invitation. En revanche, s'il forment une société de buveurs, seul le Président de séance distribue la parole et inflige aux contrevenants des amendes payables en bouteilles de bière. L'extrême codification des manières de boire et de dialoguer permet ainsi d'auto-alimenter la consommation du groupe, mais elle évite aussi aux buveurs de se lier durablement. En quittant le bar, chacun règle ce qu'il doit et les membres de cette société éphémère sont dès lors libérés de toute obligation, puisque les paroles qu'ils ont échangées ne les ont jamais engagés personnellement.

 

L'évolution des manières de boire

Avec l'apparition des alcools de contrebande, du thé et du café, les manières de boire sont aujourd'hui au cœur des stratégies individuelles et des mécanismes de distinction identitaires. Chaque individu change de boisson et de cercle de buveurs au gré de ses conversions religieuses et en fonction des lieux, des circonstances ou du public. Ce phénomène n'est pas entièrement nouveau : refuser toute boisson alcoolisée, boire seul, démontrer sa " maîtrise " de la bière ou au contraire jouer les ivrognes a toujours été une des voies ou une des manifestations possibles de l'émergence individuelle, avant même les premières conversions à l'islam ou au christianisme. La société assignait toutefois une position particulière et unique à chacun de ces buveurs hors du commun. Mais aujourd'hui, panachages de boissons, prohibitions relatives, préférences personnelles... sont autant de compromis et de micro-ruptures permettant à chacun de s'affirmer non comme des individualistes affranchis de tout lien communautaire mais comme des sujets jouant avec leurs images et organisant eux-mêmes leurs relations aux autres. En outre, si la bière de mil permettait à la société dogon de s'inscrire dans un cycle et dans le prolongement des ancêtres, en construisant ainsi la fiction d'une reproduction à l'identique, l'adoption de boissons d'importation rattache désormais le pays dogon au monde extérieur, urbain et marchand.


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