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La
bière de mil dans le cycle de production agricole :
le reste engendre le tout |
Établis à l'est du Mali, dans la bande soudano-sahélienne,
les Dogon sont des agriculteurs pratiquant une quasi monoculture
de mil (ou de sorgho). Cette céréale emprunte des
circuits économiques différents selon sa destination
culinaire. Le grain produit par chaque famille sert en priorité
à son alimentation ; il est cuisiné sous forme de
repas solide et consommé en silence dans l'intimité
des maisons. En revanche, le mil acheté ou produit collectivement
est converti en bière pour être utilisé à
des fins sociales et religieuses, hors du cadre domestique, selon
une logique privilégiant non plus la subsistance mais la
communication et les redistributions somptuaires. Sous sa forme
liquide et fermentée, le mil cesse d'être la nourriture
familiale de base pour devenir une boisson collective, indispensable
à la vie en société. Encore faut-il distinguer
bière commerciale et bière cérémonielle.
La première est confectionnée avec le mil acheté
par les femmes et circule entre les buveurs parallèlement
aux relations interpersonnelles d'amitié et de voisinage.
Consommée publiquement dans les marchés ou les "
cabarets ", cette bière est la principale ressource
monétaire des femmes et la plus importante source de loisirs
masculins.
Quant à la bière cérémonielle, elle
est indépendante des circuits commerciaux et circule parallèlement
aux réseaux d'alliance et de parenté. Elle est confectionnée
grâce au " trop-plein " de mil des cultivateurs
ou au " surplus " céréalier généré
par les champs ou les travaux collectifs. La bière exige
de tels excédents : les champs de fonction ou le débordement
volontaire des paniers de mil ne visent d'ailleurs qu'à en
produire. Et avant d'entamer la nouvelle récolte, les hommes
mettront de côté ce qui doit obligatoirement rester
jusqu'à l'année suivante pour être restitué
sous forme de bière aux entités gardiennes du mil.
Étape obligée du cycle du mil, la transformation du
grain en bière garantit ainsi la continuité du procès
agricole, sans jamais être assimilable à un gaspillage.
| Construction
de l'ancestralité et des générations masculines |

© E.Jolly |
Aux deux extrémités du cycle de vie, dons et consommation
de bière construisent l'identité sociale du nourrisson
et l'ancestralisation du défunt. Le premier devient un individu
à part entière en recevant un nom et en goûtant
simultanément la "petite bière" conservée
dans sa maison de lignage, tandis que le second se transforme en
ancêtre en étant abreuvé de moût non fermenté.
L'un et l'autre boivent la même bière que les hommes
de leur lignage mais à des étapes différentes
de sa maturation : les ancêtres ont droit à la première
part du moût, versée dans les poteries de leur autel
; le lendemain, les hommes consomment cette boisson après
fermentation ; et les " nouveaux entrants ", âgés
de moins d'un an, goûtent deux ou trois jours plus tard le
résidu. En établissant une continuité temprelle
entre ces différents buveurs, la bière les rattache
tous à une même chaîne généalogique,
depuis l'ancêtre-fondateur jusqu'au nouveau-né.
La bière du sigi construit également les générations
masculines et la fiction de leur auto-engendrement. Tous les soixante
ans, elle est à la fois le " prix " à payer
pour passer d'une "génération" à
l'autre, et la condition de la transmission du savoir des Pères
vers les Fils, lors de l'apprentissage de la langue du sigi. Elle
organise également la transmission de ce rituel le long d'une
chaîne ininterrompue de villages, en étant offerte
d'une localité à l'autre pendant sept ans ; et elle
boucle ce cycle septennal de manière circulaire grâce
à un ultime don de bière, du dernier de ces villages
au premier. Par ailleurs, sa consommation par ordre d'âge
décroissant, du premier mort humain jusqu'aux garçons
nouveau-nés, permet de reconstituer une lignée masculine
à l'échelle de tout un village, indépendamment
des relations de parenté.
| La
bière marqueur du temps rituel |

© E.Jolly |
Succession de séquences s'étalant invariablement
sur dix jours, le processus de fabrication de la bière borne,
ponctue et structure les rituels villageois, tout en servant de
repère à leurs acteurs. Si ces derniers n'ont pas
d'idée claire sur l'enchaînement des différentes
étapes d'une cérémonie, ils savent qu'ils doivent
accomplir telle action à tel moment du maltage, du touraillage,
du broyage du malt, du brassage ou de la fermentation. Le procès
de fabrication de la bière remplit également l'intervalle
de dix jours séparant deux rituels, et les relient ainsi
entre eux, qu'ils soient célébrés dans un même
lieu ou dans deux villages voisins. De la phase du maltage à
sa consommation, la bière introduit donc de l'ordre, de la
continuité et du sens à l'intérieur ou entre
les rituels, en évitant toute coupure dans leur déroulement,
leur enchaînement et leur transmission.
| L'ivrognerie
masculine ou féminine |
Le contrôle ou au contraire le dérèglement
de la parole et des orifices corporels délimite la frontière
entre le savoir boire et l'ivrognerie, mais avec de nettes différences
selon les sexes. Qualifié d'" avaleur de bière
" ou de " jarre percée ", l'ivrogne masculin
est un glouton à la bouche et à l'anus grand ouvert,
incapable de maîtriser ce qui entre ou ce qui sort de ses
différents orifices, par opposition à l'idéal
masculin d'un corps bien obstrué (synonyme de décence,
de maîtrise de soi et de maintien du secret). Dans l'imaginaire
dogon, la réaction organique de l'ivrogne est le reflet de
son inconduite, de sa " bassesse " et de sa souillure
morale : ne pouvant se contenir, il se vide par le bas après
s'être rempli par le haut, en se couvrant ainsi d'excréments
et de honte.

© E.Jolly |
Quant à l'ivresse féminine, elle génère,
pour les Dogon, une boulimie de nature exclusivement sexuelle. L'ivrognesse
est une nymphomane au sexe insatiable, dénudé et béant,
se jetant avidement sur les hommes pour les soumettre à ses
désirs. Menaçant le pouvoir masculin, toute ivresse
féminine est donc condamnée, à l'exception
des femmes qui ne sont pas - ou ne sont plus - des partenaires sexuelles
potentielles : teinturières et épouses de griots,
ou encore veuves d'un âge respectable. Dans la tradition orale
dogon comme dans les fantasmes masculins, la sexualité agressive
ou transgressive des femmes-ogresses est d'ailleurs doublement liée
au boire : d'une part, à travers la lubricité présumée
des ivrognesses, qui se repaissent goulûment des hommes, et
d'autre part, à travers l'enivrement des hommes par leurs
épouses, dans le but de les déposséder de leur
virilité. Enivrer son conjoint, dans les contes ou les légendes,
est une traîtrise typiquement féminine, en vue de la
castration réelle ou symbolique du mari.

© E.Jolly |
Mais attention, ces stéréotypes dominants correspondent
avant tout au point de vue des hommes et, d'autre part, ils ne rendent
pas compte de la diversité des comportements individuels
ou de l'ambivalence du regard porté sur l'ivrogne de sexe
masculin. Si le " mauvais buveur " est un consommateur
solitaire et honteux qui se coupe de l'échange, l'ivrogne
est un bouffon risible et un provocateur menaçant qui joue
le jeu que l'on attend de lui, avec la complicité de tous.
Ne connaissant ni la honte ni la peur, il incarne un buveur héroïque
et singulier dont l'inconduite est socialement acceptée et
même attendue. Ses liens avec le monde des génies le
qualifient d'ailleurs pour être chef des masques, tandis que
son statut de contre-modèle le conduit à occuper une
place unique d'ivrogne du village. À travers la démesure
et l'outrance, l'ivrognerie masculine apparaît ainsi comme
une des voix possibles de l'émergence individuelle.
| Du
savoir boire à la maîtrise de la parole |

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Par opposition à l'ivrogne, le modèle idéal
du buveur dogon est un homme qui sait parler, chanter ou se taire,
en maîtrisant tout ce qui entre et sort de sa bouche. Il n'est
pas pour autant un consommateur " modéré ".
Seuls les vieillards boivent avec retenue. La consommation de bière
des Jeunes s'effectue certes à l'abri des regards indiscrets
mais sans aucune réserve, dans une ambiance ludique et érotique
propice aux conversations galantes, aux plaisanteries salaces et
aux chants amoureux. Quant aux Hommes de 37 à 69 ans, ils
n'hésitent pas à se donner en spectacle dans les "cabarets"
en privilégiant un boire collectif, public et exclusivement
masculin. Leur bavardage sort ainsi du contexte semi-clandestin
des relations prémaritales pour devenir l'expression de la
sociabilité masculine et de l'identité virile. Leurs
paroles s'échangent sous formes de conversations amicales,
de débats agités ou encore de joutes oratoires, en
passant très facilement de la complicité à
l'affrontement verbal.
Tant que le buveur domine la boisson, la bière est censée
" accroître l'esprit ", selon les représentations
dogon. Voilà pourquoi tout chanteur boit copieusement pour
améliorer sa capacité de mémorisation, son
sens de la répartie et ses performances orales. Spécialiste
des duels oratoires, le chanteur de baji kan est, de fait, un "
grand buveur ", toujours maître de lui-même, fréquentant
assidûment les cabarets de sa région pour y défier
les autres consommateurs. À travers ses manières de
boire, de chanter et de provoquer les autres, ce barde itinérant
ne manifeste pas seulement ses talents de chanteur ; il suggère
qu'il possède un savoir-faire magique lui permettant de dominer
ou de neutraliser son ivresse, ses rivaux et le poison ajouté
à sa bière. Mais pour entretenir sa réputation
d'"homme fort", tout "champion" de baji kan
est condamné à courir de cabaret en cabaret, à
la recherche de nouveaux adversaires à affronter.
Alors que les cabarets villageois sont des espaces de convivialité
où les hommes conversent librement entre eux, en se jouant
des statuts individuels, les échanges de paroles et de bouteilles
de bière sont beaucoup plus formels dans les bars des rares
villes du pays dogon. C'est particulièrement flagrant lorsqu'un
cercle d'habitués partage la même table. S'ils sont
invités, ces buveurs s'exprimeront à tour de rôle
pour remercier celui qui offre la bière, en s'acquittant
de leur dette par une débauche de compliments ; ce qui les
dispense de rendre l'invitation. En revanche, s'il forment une société
de buveurs, seul le Président de séance distribue
la parole et inflige aux contrevenants des amendes payables en bouteilles
de bière. L'extrême codification des manières
de boire et de dialoguer permet ainsi d'auto-alimenter la consommation
du groupe, mais elle évite aussi aux buveurs de se lier durablement.
En quittant le bar, chacun règle ce qu'il doit et les membres
de cette société éphémère sont
dès lors libérés de toute obligation, puisque
les paroles qu'ils ont échangées ne les ont jamais
engagés personnellement.
| L'évolution
des manières de boire |
Avec l'apparition des alcools de contrebande, du thé et
du café, les manières de boire sont aujourd'hui au
cur des stratégies individuelles et des mécanismes
de distinction identitaires. Chaque individu change de boisson et
de cercle de buveurs au gré de ses conversions religieuses
et en fonction des lieux, des circonstances ou du public. Ce phénomène
n'est pas entièrement nouveau : refuser toute boisson alcoolisée,
boire seul, démontrer sa " maîtrise " de
la bière ou au contraire jouer les ivrognes a toujours été
une des voies ou une des manifestations possibles de l'émergence
individuelle, avant même les premières conversions
à l'islam ou au christianisme. La société assignait
toutefois une position particulière et unique à chacun
de ces buveurs hors du commun. Mais aujourd'hui, panachages de boissons,
prohibitions relatives, préférences personnelles...
sont autant de compromis et de micro-ruptures permettant à
chacun de s'affirmer non comme des individualistes affranchis de
tout lien communautaire mais comme des sujets jouant avec leurs
images et organisant eux-mêmes leurs relations aux autres.
En outre, si la bière de mil permettait à la société
dogon de s'inscrire dans un cycle et dans le prolongement des ancêtres,
en construisant ainsi la fiction d'une reproduction à l'identique,
l'adoption de boissons d'importation rattache désormais le
pays dogon au monde extérieur, urbain et marchand.
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