Casse-noix anthropomorphe

Interprétation du document

L'iconographie de ce type de document peut constituer, pour les chercheurs qui étudient les écosystèmes et les techniques rizicoles, une source d'informations complémentaires des sources auxquelles ils se réfèrent habituellement (enquêtes de terrain, témoignages écrits, etc. ). Ce document est d'autant plus précieux que son répertoire semble moins répandu (ou connu) au Cambodge que dans d'autres pays asiatiques. Cette rare représentation offre ainsi un témoignage intéressant de certaines techniques rizicoles cambodgiennes " traditionnelles ", dépourvues ici de mécanisation, depuis le repiquage des plants jusqu'aux opérations qui précèdent le mondage du riz.

Pour autant, cette représentation ne doit pas laisser croire qu'elle donne accès à une sorte d'image intemporelle de la riziculture cambodgienne qui serait en effet unique, tant il est vrai que les écosystèmes et les techniques rizicoles sont, dans ce pays comme ailleurs, divers, à l'échelle du temps bien sûr, mais aussi dans l'espace. Il convient par conséquent d'explorer cette oeuvre en gardant à l'esprit d'une part, la diversité de la riziculture cambodgienne et d'autre part, la particularité de la source en présence qui réclame une certaine prudence 1.

Les instruments de travaux du sol et de transport utilisés sont typiques et relèvent d'un phénomène de " longue durée ". Ainsi, la charrette cambodgienne (rotès) figure telle quelle sur les bas-reliefs du Bayon, édifice bouddhique constituant le foyer du complexe architectural de la Cité d'Angkor Thom 2. La forme de certains instruments, comme la faucille représentée (kandieu trakat), témoigne, au contraire, d'une nouvelle répartition géographique et d'une possible substitution. Le costume mériterait à lui tout seul une fine description qu'il n'est pas possible de proposer ici. Nous retiendrons l'importance du krama, sorte d'écharpe-turban pour protéger la tête ou ceinture-pagne pour les travaux, aux dessins à petits carreaux et aux trois couleurs caractéristiques : blanche, bleue marine, rouge sombre. Le krama est porté aussi bien par les femmes que par les hommes. Tous travaillent pieds nus.

Les scènes représentées se déroulent dans une rizière (srè) qui forme traditionnellement avec le " jardin " (chamcar), les deux réalités paysannes cambodgiennes fondamentales. Le riz peut être cultivé dans le chamcar, mais l'essentiel se fait en rizière. " Paysan " se dit d'ailleurs en cambodgien neak srè, ce qui signifie " l'Homme de la rizière " 3. Les rizières demeurent en effet la culture principale du Cambodge.

La culture est effectuée ici, par repiquage, dans une rizière basse, dans des parcelles régulières de format rectangulaire, délimitées par des diguettes étroites. Le paysage ne présente pas un aspect bocager comme dans les rizières hautes du Cambodge où diverses espèces d'arbres utiles sont plantées le long des diguettes (elles sont alors larges) et parfois, au milieu des parcelles. On peut toutefois reconnaître quelques palmiers à sucre (Borassus flabellifer L.) qui constituent l'un des éléments typiques des plaines cambodgiennes 4. Ce sont les arbres qui ont un tronc élevé, couronné par un panache rond de grandes feuilles palmées en éventail.

L'organisation et le matériel hydrauliques étant extrêmement réduits, nous sommes à priori en présence d'une riziculture de type inondé. Cette dernière, qui se caractérise par une maîtrise très imparfaite de l'eau, est le mode de culture dominant au Cambodge 5. Le riz est en effet surtout cultivé lors de la saison des pluies (srè vossa), par opposition à la riziculture de saison sèche (srè prang). En saison des pluies, la rizière se contente de recevoir l'eau des pluies et dans les zones inondées des plaines, l'eau des crues, grâce à un minimum d'aménagements 6. Le cycle des travaux agricoles de Srè vossa débute dès les premières pluies, à la mi-mai jusqu'à novembre-décembre, voire février, selon les variétés. On distingue couramment trois grands groupes de variétés de paddy, d'après leur durée d'évolution: paddy légers (ce sont des variétés précoces semées début mai et récoltées en septembre), paddy moyens (ces variétés sont les plus importantes, elles évoluent en six ou sept mois, de mai en décembre), lourds (ce sont des paddy tardifs, semés en juin et récoltés en janvier-février).
Le riz de saison sèche s'étale de novembre en mai, période de sécheresse très marquée. Il correspond à une culture de décrue ou implique un apport extérieur d'eau. Cet apport consiste en des dispositifs de stockage, tels que des bassins-réservoirs creusés ou surélevés, des aménagements, tels que des barrages de dérivation ou de captation de l'eau, des instruments tels que noria à pédales ou écope à trépied qui toutefois ne sont pas représentés dans cette peinture.

Les contraintes qui pèsent sur la riziculture traditionnelle font qu'elle est d'abord de subsistance, ne produisant en effet qu'une récolte par an 7. Dans certaines situations locales, il n'est pas rare que les paysans varient les modes d'exploitation de la rizière (riz flottant, riz de saison des pluies et de saison sèche, etc. ) et les variétés. C'est très probablement ce qu'a voulu représenter l'artiste ici. La peinture donne à voir une même unité d'espace et de temps. Le paysage rizicole et certains objets comme la pince utilisée lors du chaubage sont typiques des provinces du sud, celles de Takéo ou de Kompung Speu. L'horizon de la toile est dominé par des montagnes (il s'agit peut-être la Chaîne de l'Eléphant) et en deçà, par un paysage forestier qui borde les rizières au centre duquel se trouve une pagode bouddhique (vat), véritable cœur de la vie rurale cambodgienne 8. Les scènes rizicoles pourraient se dérouler au mois de novembre ou de décembre, dans une période charnière entre les rizicultures de saison humide et de saison sèche. La couleur jaune de certaines parcelles (en haut de la toile), indique que le riz est mûr. C'est la fin de la saison humide. Les riziculteurs récoltent (deuxième bandeau intermédiaire) et préparent le riz au stade post-récolte (troisième bandeau supérieur) de cette saison. Le cycle cultural de la saison sèche peut alors commencer avec les travaux du sol et le repiquage (premier bandeau inférieur) …

La riziculture de saison sèche est en progression depuis les années 1990. Dans des conditions hydrologiques satisfaisantes, elle enregistre de meilleurs rendements que ceux obtenus en riziculture de saison humide …


1.- Pour se rendre compte des problèmes que pose l'interprétation de l'esthétique agricole, on pourra consulter l'introduction d'un ouvrage récent, bien qu'il ne porte pas sur le même domaine géographique (Paillet, 2005).

2.- Une illustration noire et blanche de ce motif sur bas-relief est reproduite à la page 276 de l'ouvrage de Bruno Dagens, Les Khmers (2003).
 
3.- J. Delvert (1961) et L. Tichit (1969) opposent les mentalités du cultivateur de riz et du cultivateur de chamcar. Le premier serait " traditionnel " tandis que le second serait "dynamique". Le cultivateur de chamcar pratique bien souvent une polyculture spéculative (banane, arachide, coton, tabac, etc. ), le long des berges des grands fleuves du Cambodge (Mékong, Bassac, etc.) ou sur les plateaux forestiers. Dans ce cas, le chamcar correspond à des jardins et à des champs de culture de riz, non submergée, conquis sur la forêt. Le terme chamcar s'applique donc à tout étendue cultivée qui n'est pas une rizière aquatique. Le corpus épigraphique du Cambodge ancien comporte l'expression camka qui désignait les " différents terrains de culture sèche, champs, culture sur brûlis " (Dagens, 2003, p. 117). Mais les chamcar des berges du Mékong sont des aménagements modernes qui ont débuté au milieu du XIXe siècle. Du point de vue de la réalité agronomique, il existe une production de riz non négligeable qui provient des chamcar (cultures de décrue, de submersion très profonde, pluviale, etc.). Fertilisées par les alluvions, les terres de berges du Mékong sont de grande valeur. Elles sont une exception, le sol cambodgien étant, dans son ensemble, pauvre. La surface rizicole, évaluée en 2001 à 1 980 295 hectares (source : FAO), représente la très grande majorité des terres agricoles. Mais cette surface diminue dans le temps avec les problèmes que connaît le pays. Il ne faut pas perdre de vue l'importance des forêts (prey) au Cambodge. J. Delvert écrit que le Cambodgien est un "homme de la forêt" (1961). Comme c'est le cas dans beaucoup de pays de l'aire insulindienne, les forêts sont soumises aux défrichements.
 
4.-
La sève de ce palmier est en effet récoltée pour produire du sucre. En plus de la sève sucrée, il fournit de nombreux produits utiles pour l'alimentation et la vie quotidienne.
 
5.- Nous reprenons la définition donnée par Guy Trébuil et Mahabub Hossain (2004, pp. 65-68). La riziculture inondée est caractérisée par " une maîtrise très imparfaite de l'eau lors d'un cycle annuel en saison humide, dans des casiers endigués de taille généralement réduite et submergés plus ou moins profondément (mais jamais avec plus de 50 cm d'eau durant plus de dix jours) durant une partie du cycle de culture ". La riziculture inondée compose aujourd'hui les trois-quarts de la surface rizicole nationale. La riziculture en particulier faiblement inondée couvre plus de 60 % des surfaces rizicoles de quatorze provinces (le pays en compte vingt et une, au total). Les trois autres écosystèmes rizicoles attestés sont la " riziculture irriguée ", caractérisée par une maîtrise de l'eau plus ou moins élevée, " à submersion profonde " (la lame d'eau est comprise entre 50 et 100 centimètres) ou " très profonde " (la lame d'eau est supérieure à 1 mètre et peut atteindre jusqu'à 5 à 6 mètres) et enfin, la " riziculture pluviale ". La riziculture irriguée représente aujourd'hui environ un quart de la surface rizicole nationale. Elle est surtout présente dans la province de Kandal. La riziculture à submersion profonde ou très profonde est attestée historiquement autour de la plaine du Grand lac de Tonlé Sap. Elle couvre aujourd'hui plus de 10 % des surfaces rizicoles de trois régions contiguës au Grand lac : Kompong Thom, Pursat et Battambag. Elle correspond à la culture traditionnelle du riz flottant (srè vea) dont les surfaces ont diminué depuis 1970. La riziculture pluviale, marginale d'un point de vue statistique, se pratique notamment, en culture d'abattis-brûlis (chamcar loeu) dans des zones de montagne en particulier dans deux provinces frontalières, Ratanakiri, et Mondulkiri , situées respectivement au nord-est et à l'est du pays (sources : Trébuil, G., Mahabub H., 2004, carte 10 & IRRI, données 2001 - http://www.irri.org/science/ricestat/pdfs/Table%2030.pdf).
 
6.- Sur 180 000 kilomètres carrés, les étendues plates dominent le pays, surtout la partie centrale. Lacs, fleuves et rivières (stung) traversent la région des plaines. Le territoire (y compris les forêts) est alors inondé d'août en octobre par les hautes eaux du Mékong.
 
7.- Outre les problèmes posés par les ravageurs et l'absence de fumure, la production rizicole est handicapée en saison humide par une " petite saison sèche " qui interrompt le cours des pluies durant juillet et août. De petits propriétaires exploitent, en famille, des petites surfaces (de l'ordre de 2 hectares) qui produisent des rendements relativement faibles destinés à l'autoconsommation.
 
8.- Diverses fonctions sont exercées à l'intérieur de cet édifice : cultuelles, funéraires, coutumières, scolaires, etc.

 


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