Casse-noix anthropomorphe

Contexte de description
Les représentations artistiques de scènes de riziculture, sous la forme notamment d'une imagerie populaire, sont assez courantes en Asie. Dans les sociétés rizicoles (Chine, Inde, Viêt-Nam, …), cette imagerie a permis, à l'instar de nos almanachs agricoles, de diffuser au cours de l'histoire, un savoir auprès d'une population majoritairement d'origine rurale et illettrée. La riziculture a pu ainsi constituer un répertoire privilégié d'une tradition picturale officielle attestée dans certains régimes politiques centralisés, comme la Chine des Qing (1644-1911) 1. Le répertoire rizicole symbolise dans ce cas la proximité dont veut témoigner le souverain à l'égard de ses paysans. Qu'elle soit populaire ou savante, l'imagerie rizicole met en exergue la vie rurale et les valeurs qui lui sont associées (harmonie avec les cycles de la nature, solidarité villageoise …).

La représentation du labeur paysan est rarement empreinte d'un souci de réalisme lié à la pénibilité du travail et insiste plutôt sur l'enthousiasme et la joie de travailler au champ. Cette peinture sur toile cambodgienne ne fait pas exception, comme l'exprime le visage souriant des deux repiqueuses (en bas à gauche de la toile). Il ne faut pas en déduire pour autant que " l'enthousiasme et la joie de travailler au champ " ne soient que pures fictions. Jean Delvert rapporte dans ses études consacrées au " paysan cambodgien " (1961) 2 que la période de moisson " s'accompagne de chants, de plaisanterie et de rires " [1994, 345]. Il convient de préciser aussi que dans un contexte pictural bouddhique (le Cambodge pratique le bouddhisme Theravada dit du " Petit véhicule "), la sérénité du visage est l'expression d'un idéal esthétique et philosophique 3.

Réalisée par des étudiants de l'École des Beaux-Arts de Phnom Penh, cette peinture contemporaine date du début des années 1990, période à partir de laquelle le Cambodge s'est engagé dans la voie de la reconstruction du pays, après plus de vingt ans d'instabilité sociale et politique (1970-1990). Il est significatif ainsi que des étudiants s'adonnent à leur vocation artistique en s'inspirant des thèmes de la ruralité et du paysage rizicole. Au Cambodge, la majorité de la population vit et travaille à la campagne et la riziculture fournit l'essentiel de la production vivrière. La terre et l'eau sont intimement liées par la rizière qui forme un paysage familier 4.

Cependant, l'attention est moins portée ici sur le paysage que sur la communauté au travail, tout entière dévouée au cycle du riz. La préoccupation des étudiants semble davantage didactique qu'esthétique et leur inspiration n'est sans doute pas indépendante de l'orientation prise par la société cambodgienne en faveur du développement rural, après la chute de la production rizicole et le déclin des infrastructures survenus sous le sombre régime des Khmers rouges. Ce n'est en effet qu'à partir de la fin des années 1980 et au début des années 1990 que le pays a retrouvé une production équivalente à celle enregistrée dans les années 1960 5. Le développement de la riziculture est pourtant loin d'être gagné tant le pays fait face à des problèmes graves (mines anti-personnel, insécurité civile, etc.).

Au cours de son histoire, le Cambodge a connu toutefois des périodes de progrès rizicoles. Ainsi, durant les soixante premières années du XXe siècle, il a été, à l'instar des pays d'Asie du Sud-Est (Birmanie comprise), un pays exportateur de riz 6. A l'époque de la Civilisation khmère, la mise au point d'une hydraulique sophistiquée a rendu possible une riziculture irriguée intensive. La " cité hydraulique " d'Angkor (IXe-XVe siècle de notre ère) a comporté en effet d'immenses bassins-réservoirs, appelés baray, associés aux temples 7.

La riziculture cambodgienne est digne d'intérêt pour les chercheurs, qu'ils soient archéologues, anthropologues, historiens géographes, agronomes, car elle résulte d'une histoire " nationale ", riche et tragique, enrichie par des apports des civilisations voisines réinterprétés, telles que l'Inde et l'Indonésie, et des cultures minoritaires présentes sur le territoire. Cette histoire se poursuit aujourd'hui avec de nombreux défis modernes, liés aux processus de la rationalité technique et économique, auxquels la société cambodgienne fait désormais face. Dans une perspective de développement, la diversité des pratiques et des savoirs rizicoles (khmers et non khmers) peuvent constituer un héritage commun pour les générations actuelles et futures …

C'est donc dans un contexte culturel, historique et contemporain, qu'il convient d'interpréter cette oeuvre. Collecté par François Grünewald, agronome spécialiste du Cambodge, alors rattaché au Groupe de Recherche et d'Échanges Technologiques (GRET), ce genre de représentation participe, d'une manière ou d'une autre, à la réhabilitation de la riziculture cambodgienne. Cette réhabilitation est nécessaire car la rizière fournit au Cambodge la très grande majorité des calories consommées par une population d'un pays parmi les plus pauvres du monde. La consommation annuelle de riz par habitant dans ce pays est une des plus importantes au monde 8.


1.- Il est suggéré aux lecteurs de consulter le répertoire du Gengzhitu dont une version de la fin du XVIIe siècle est disponible dans une édition contemporaine : Empereur Kangxi, Jiao Bingzhen. Le Gengzhitu, Le livre du riz et de la soie, présenté par Nathalie Monnet, 2003. Voir aussi la rubrique suivante du site Internet d'Agropolis-Museum : A propos de l'imagerie rizicole en Asie, on s'est référé à l'ouvrage intitulé The Art of rice (2003).

2.- Sauf mentions contraires, les termes vernaculaires mentionnés dans le texte sont des transcriptions extraites des travaux de Jean Delvert (1961, 1983), à l'exception des initiales des mots qui n'ont pas été reprises ici en mode majuscule.
 
3.- Pour une première approche concernant les liens étroits entre " Art bouddhique " et " fertilité agraire ", on consultera l'ouvrage de vulgarisation de Robert E. Fisher : L'Art Bouddhique, 2002 [1993]. Paris : Editions Thames & Hudson. pp. 26-27. (L'univers de l'art).
 
4.-
Il existe une expression khmère (teuk-dey) qui désigne la perception de ce paysage familier.
 
5.- Dans les années 1960, le Cambodge a produit environ 2,5 millions de tonnes de riz. Cette production a chuté presque de moitié dans les années 1970-1980 (en 1974 et 1979, la production a été inférieure à 1 million de tonnes). La production totale de riz en 1998/99 a été de 3,52 millions de tonnes. Elle a représenté pratiquement le tiers de la production agricole totale et près de 14 % du produit national brut (sources : IRRI, http://www.irri.org/science/ricestat/pdfs/WRS2005-Table01.pdf ; Trébuil, G., Hossain, M., 2004. ; FAO, 1999). Pour prendre la mesure de ces problèmes évoqués ci-dessus, il est conseillé de se reporter à des rapports d'expertise publiés par les institutions internationales, les institutions de recherche et les associations de développement : voir: http://www.fao.org/NOUVELLE/2001/010603-f.htm & http://www.gret.org/monde/index.htm.
 
6.- Source : Trébuil, G., Hossain, M., 2004, p. 23.
 
7.- L'expression " cité hydraulique " est de l'archéologue B.-P. Groslier (1974). Les Baray sont des réservoirs dont le fonctionnement repose sur le principe de la gravité. Les spécialistes sont cependant partagés sur la finalité rizicole de ces aménagements. Les données évoluent au fur et à mesure de la recherche archéologique actuelle … Le développement de cette riziculture a été possible grâce à une main d'œuvre importante de serviteurs et d'esclaves (Dagens, 2003, 83-85).
 
8.- En 2000, la consommation annuelle de riz a été de 163 kilogrammes par habitant. La consommation moyenne en Asie du Sud a été de 78 kilogrammes (Trébuil, G., Hossain, M., 2004.). Cette consommation couvre presque 70 % des besoins énergétiques totaux (source : FAO, 1997). L'étude de la langue permet de saisir l'importance du riz dans ce pays, plus largement en en Asie du Sud-Est (Delvert, 1931 ; Krowolski, 1993). En cambodgien, le terme " manger " signifie " manger du riz " (si bay ou pissa bay). Le régime alimentaire cambodgien est aussi à base aussi de poissons, sources de protéines et ressources très importantes dans le pays.


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